De la Parole aux Cerveaux – Physiologie de la transmission orale

Extrait de « Homélies et Prises de Parole Publique – 30 exercices pour se Perfectionner – (Salvator édit.)

                                 ****

               Si vous êtes certain que tous vos auditeurs comprennent toujours tout ce que vous dites, ne lisez pas cet article.  « Comprennent quoi ? »,  direz-vous.

  • d’abord les sons, les mots, les phrases…
  • puis ensuite, les idées que vous cherchez à transmettre dans  votre homélie ou votre exposé.

« Certains croient pouvoir être de bons prédicateurs parce qu’ils savent ce qu’ils doivent dire, mais ils négligent le comment, la manière concrète de développer une prédication […] L’importance évidente du contenu de l’évangélisation ne doit pas cacher l’importance des voies et des moyens » (Evangelii Gaudium 156). Ne suffit-il donc pas de s’être laissé éclairer par l’Esprit Saint en priant-ruminant les textes du jour ? Le prédicateur devrait-il aussi s’adjoindre des moyens humains ? Pourquoi cette insistance du Pape François sur la préparation de la manière de communiquer ?

Trois raisons : le prédicateur, la nature de ce qu’il transmet et les difficultés des receveurs. Le prédicateur n’est pas un simple chargé de mission, mais un amoureux/fou de Dieu (imaginez un instant Saint Jean-Baptiste lisant son texte !) ; la nature de ce qu’il transmet, avant d’être un enseignement doctrinal ou moral, est d’abord l’incroyable amour de Dieu fait homme et la joie qui en découle (peut-on transmettre cette folie sans exprimer un minimum d’enthousiasme ?) ; ceux à qui il parle ont des difficultés souvent insoupçonnées (serait-ce les aimer que ne pas tenir compte ?). Les deux premières raisons sont au cœur de la vie des prédicateurs, mais les difficultés des receveurs leur sont parfois moins connues.

Le chemin de la parole aux cerveaux est-il un long fleuve tranquille ? Qu’en dit la physiologie ? La transmission d’idées demande-t-elle un travail seulement au prédicateur, ou aussi  aux auditeurs ? Les réponses nous conduirons au fait que le prédicateur doit adapter sa manière de communiquer aux capacités des seconds, et que cela implique travail, évaluation et méthode.

Pour comprendre ce qui suit, il nous faut d’abord admirer la manière dont fonctionne la transmission d’idées. Toute communication implique un contenu (des sensations de l’ordre du plaisir ou/et des idées/informations), un émetteur (dans le cas des homélies, le prédicateur ; dans celui d’un texte écrit, l’auteur), et un ou des récepteurs, (les auditeurs ou les lecteurs). Le contenu peut être très divers : les sensations touchent l’émotionnel et les idées, l’intelligence. Le prédicateur transmet les deux, sa Joie et des informations : la Bonne Nouvelle qui en est le fondement, et les comportements évangéliques qui en découlent. Les récepteurs reçoivent des stimuli sensoriels qui, véhiculés par leurs nerfs, aboutissent à différentes formes de perceptions que leurs cerveaux vont décrypter et utiliser pour construire leurs référentiels et guider leur conduite. Au terme, les récepteurs vont se positionner vis-à-vis du contenu transmis : adhésion, indifférence ou rejet. Auparavant ils doivent avoir reçu le message, l’avoir compris et mémorisé. On verra ultérieurement que « le positionnement » est un processus actif en trois étapes : analyse, comparaison/synthèse et décision.

La réception, étape préalable indispensable, est le sujet de ce chapitre. La physiologie nous enseigne que, comme toute activité humaine, elle dépend du cerveau et que toute transmission est un processus actif qui implique un travail tant de la part de l’émetteur que des récepteurs.

Quel est le plus important ? Tout ce que l’émetteur voudrait transmettre ? Ou ce que les récepteurs capteront et retiendront ? Or, selon que l’émetteur utilisera des moyens adaptés ou non aux capacités de réception de ses auditeurs, sa communication peut aussi bien obtenir le positionnement recherché, que les laisser indifférents ou provoquer l’effet inverse. Heureusement le résultat de toute communication peut être évalué si on utilise des moyens appropriés.

 

I – La réception, processus « actif » simple ou complexe ?

Lorsqu’on communique un message pour qu’il soit pris en compte, trois actions plus ou moins simultanées sont sollicitées chez les récepteurs : la perception, la compréhension et la mise en mémoire.

Analysons en premier la perception et la compréhension. S’il est évident que l’émetteur doit mobiliser son cerveau lorsqu’il prépare le contenu, puis lorsqu’il écrit ou parle, qu’en est-il pour les récepteurs ?

1° La perception et la compréhension

  • L’écrit

Lire un écrit est un acte cérébral volontaire. Combien de documents, après un rapide coup d’œil, finissent à la corbeille ? Combien de fois avez-vous parcouru des lignes du regard sans faire l’effort d’en « comprendre » les mots puis le sens, l’essentiel et encore moins les finesses ? Pourquoi ? Soit parce qu’ils ne vous intéressaient pas, soit parce que leur présentation était indigeste ou rebutante. « Comprendre » ne peut se faire sans un accord entre les mots transmis par l’émetteur et les capacités de réception des lecteurs : l’écrivain rend compréhensible et les lecteurs font l’effort de comprendre. Ont-ils une chance de comprendre un texte écrit dans une langue inconnue ou réservée à des initiés, ou lorsque l’agencement des idées est trop complexe ou lorsqu’elles font appel à des connaissances absentes ? Si l’émetteur se contente d’écrire des idées brutes sans les adapter aux capacités de lecteurs, la plupart décrocheront.

  • L’oral

Qu’en est-il de la perception d’une transmission verbale ? D’abord ne confondons pas « entendre » et « écouter » et ensuite, « comprendre. »

« Entendre » met en jeu de nombreux éléments de notre cerveau : l’oreille interne, très complexe, des transmetteurs neuronaux et chimiques, et un système nerveux apte à recevoir les sons. Pour ceux qui ont « bonne oreille », ce peut être un phénomène passif, cad. qui ne nécessite pas d’effort de volonté. Mais il peut arriver que, distrait ou préoccupé, je n’entende pas la voiture qui risque de m’écraser ou que, dans un contexte sonore, je ne discerne le chant d’un oiseau que si je m’en donne la peine. « Entendre » nécessite donc une disponibilité de mes sens et de mon cerveau. En son absence, il me faut éteindre les parasites, ce qui est un choix de mise en vigilance, donc une action volontaire. Les malentendants, eux doivent « tendre l’oreille », ce qui est rapidement fatigant.

« Ecouter » est un acte bien plus élaboré qui nécessite un effort volontaire  d’activation des diverses zones sous-corticales et corticales chargées de l’intégration sonore et de son décryptage, ce qu’exprime l’expression : « fixer son attention ». C’est un phénomène bien connu des vieux couples : « Répète-moi ce que je viens de dire… » Le conjoint inattentif en est incapable car, bien qu’ayant entendu les sons, il n’a pas fait l’effort de les écouter pour en faire des mots puis des idées…

Reste ensuite à « comprendre » : les mots d’abord, les idées ensuite, le chemin recherché par l’émetteur enfin. Comme dans un escalier, à chaque étape, les récepteurs doivent décider de monter des marches, puis en faire l’effort. Ils peuvent s’arrêter avant le premier étage si les mots ne sont pas compréhensibles, avant le second si les idées ne sont pas clairement énoncées, et avant le troisième si elles ne sont pas réunies par un fil rouge, l’objectif de l’émetteur, le sens vers lequel il cherche à nous entrainer.           

Si l’activation des territoires cérébraux concernés est l’effet d’un acte volontaire[1], par quels moyens l’émetteur peut-il déclencher cette décision de la part des récepteurs ? Ecouteront-ils et feront-ils l’effort de comprendre en l’absence d’un intérêt soit pour le contenu du message, soit pour la façon dont il est émis ? Si le message est perçu comme inutile car dépourvu de bénéfices pour leur survie ou leur plaisir[2], ou contrariant parce qu’il contredit leurs convictions ou exige des changements désagréables, ne fermeront-ils pas le livre ou leurs oreilles ? S’il est exposé de manière peu compréhensible et rébarbative, auront-ils envie de le recevoir ? Le rôle de la façon de communiquer, peut être vérifié quotidiennement. À l’extrême, le désagrément ressenti peut provoquer la volonté de penser à autre chose.

Aucun prédicateur ne peut faire l’impasse sur ces questions. Dans une homélie, qu’est-ce qui peut susciter l’ENVIE de mettre en activité les zones cérébrales concernées par l’écoute et la compréhension ?

Mais cela ne suffit pas.

2° Le stockage dans des mémoires aux capacités différentes

Pour qu’un message – écrit ou oral – soit acquis, il faut aussi qu’il soit mis en mémoire. Cette étape débute avant le « positionnement » des récepteurs. Si le contenu transmis n’est pas « stocké », aussi intéressant ou émouvant soit-il, qu’en restera-t-il ? Quelques idées au hasard, souvent du vent. « C’était beau mais je ne me souviens plus de quoi il a parlé. » Une partie de la mémorisation peut être passive si l’émetteur utilise des moyens facilitateurs comme la répétition, (procédé à ne pas laisser aux seules écoles coraniques), les images fortes et l’émotion suscitée. Une autre partie nécessite de la part des récepteurs un travail supplémentaire, donc la mise en activité de zones cérébrales.

Or il suffit d’observer un petit groupe d’étudiants pour constater que les vitesses de réception/compréhension et les capacités d’enregistrement varient considérablement d’un individu à l’autre. Si l’orateur veut que tous aient compris et retiennent et qu’aucun ne décroche, il doit s’adapter non à leur vitesse moyenne mais à celle des plus lents. Certains ne comprendront et ne mémoriseront que si le message a été répété plusieurs fois et formulé de façons différentes.

  • Les Cinq étapes de la réception d’un message– Entendre : pas évident chez le distrait ou le sourd,- Ecouter : fixer son attention et éteindre le reste,- Comprendre : les mots, les idées, le sens général,- Mettre en mémoire : stocker pour se souvenir,- Se positionner : analyser + comparer + choisir.

        Tout processus actif exige un effort. Qu’e st-ce qui va déclencher chez les lecteurs ou les auditeurs la volonté d’activer ces zones de stockage/réminiscence ? La seule réponse est « l’envie ». Elle seule est capable de déclencher la mise en activité des zones cérébrales concernées.

Le prédicateur doit donner « Envie » : envie d’écouter, envie de comprendre, envie de mémoriser. On ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif. Qu’il distribue un texte ou délivre une parole, le prédicateur, est confronté au même problème : chez les récepteurs, la soif d’écouter, comprendre et mémoriser est un préalable indispensable pour atteindre son objectif ultime, donner envie d’adhérer. Reste ensuite à adapter la vitesse de communication aux possibilités de réception/compréhension/mémorisation des auditeurs.

 

II – Comment susciter l’envie de recevoir et de mémoriser ?

Comment donner cette soif qui fait que les récepteurs se sentent concernés et soient captivés ? Le prédicateur, nous l’avons vu, doit toucher l’intellect et l’émotionnel [3].

1° L’intellect

Le contenu doit être clair, rejoindre les auditeurs dans leurs préoccupations et susciter de leur part une réflexion.

  • En premier, la parole doit être claire aux deux sens de ce mot : « Le langage peut être très simple, mais la prédication peut être peu claire. Elle peut devenir incompréhensible à cause de son désordre, par manque de logique, ou parce qu’elle traite en même temps différents thèmes. » (EG 158)

– Claire pour que l’oreille distingue – Cinq circonstances peuvent s’y opposer. Les deux premières tiennent à l’acoustique et à l’installation de sonorisation du lieu. Nombre de nos églises n’ayant pas été conçues avec les règles qui président à la construction des auditoriums, les échos multiples entrechoquent le son actuel et les sons récents dans tous les sens : il existe des moyens d’étouffer l’écho, et, si nécessaire, il ne faut pas hésiter à sacrifier un peu de la beauté des murs ou de la voûte. Parfois c’est la sonorisation qui doit être améliorée. Les trois autres tiennent à l’orateur, soit qu’il mange la fin des phrases, soit qu’il utilise mal son micro (trop près, trop loin, à côté… chaque micro ayant des spécificités d’utilisation précises), ou surtout lorsqu’il s’exprime dans une langue différente de sa langue d’origine. Ces trois défauts peuvent être corrigés par les exercices en ateliers dédiés.

– Claire ensuite pour que l’intellect comprenne Des mots « professionnels » ou une succession d’idées sans objectif précis, ni plan structuré ne donneraient ni la soif d’écouter, ni la capacité de mémoriser. Par objectif, il faut entendre ce que l’émetteur espère obtenir chez ses auditeurs : un surplus de connaissances, de compétences ou de comportement (ce que j’ai envie qu’ils sachent et soient capables de transmettre à leur tour, qu’ils sachent faire ou qu’ils aient envie d’être). L’absence d’objectif précis s’accompagne généralement d’une énumération d’idées qui, insuffisamment argumentées, seront ressenties comme des poncifs ou des diktats dépourvus de fondements. Les récepteurs n’en sortent pas convaincus. Pire, ils éprouvent souvent la sensation que l’émetteur est inintelligent (« ce qui se conçoit bien, s’énonce clairement« ), ou qu’il n’a pas préparé et donc qu’il méprise un auditoire captif et trop respectueux pour protester. À l’inverse, un objectif précis, un argumentaire bien nourri dans chaque partie (faisant appel selon les cas à l’induction à partir d’un cas, à la déduction, à l’analogie, ou à la démonstration par l’absurde) et l’absence de digressions inutiles stimulent l’intérêt[4].

  • Ensuite le contenu doit rejoindre les receveurs dans leurs préoccupations : « L’homélie est la pierre de touche pour évaluer la proximité et la capacité de rencontre d’un pasteur avec son peuple. » (EG 135)
  • Enfin, il est prouvé que les cerveaux adhèrent davantage lorsqu’on les aide à construire la réponse plutôt que lorsqu’on la leur impose toute digérée.

Quatre moyens permettent de stimuler une réflexion personnelle chez les receveurs : en premier, les questions appelant une réponse, mais aussi les provocations contraires au sens commun qui les feront réagir, les paraboles et analogies qui nécessitent un travail de décryptage, les images qui sollicitent l’imaginaire. Cette « pédagogie active » stimule l’intérêt, facilite la compréhension et la mémorisation, entraine plus souvent l’adhésion et amplifie les chances d’aboutir à un changement de comportement (une conversion). Le discours passif passe ; la pédagogie active entraine adhésion et agir. D’où l’importance du choix de formulations  plus interrogatives qu’affirmatives et de la bonne utilisation des silences.

L’arsenal pour faire réfléchir :

  •       les questions suivies d’un silence,
  •       les provocations,
  •       les comparaisons qui bousculent,
  •       les paraboles et hyperboles,
  •       les analogies,
  •       les images bien choisies,
  •       les déplacements de niveaux.

2° L’émotionnel

La capacité à toucher les cœurs repose sur le style dans les écrits et sur l’expression orale dans les homélies[5]. Cette dernière associe le verbal et le non-verbal.

  • Le verbal : si vous parlez à vos auditeurs sans varier votre voix en fonction de l’importance de ce qui est dit, ni accorder vos intonations aux propos, ils auront l’impression que l’émetteur transmet un message auquel il ne croit pas, qu’il communique par devoir et non par amour[6]. Une voix chaleureuse suscite l’attention bien plus qu’une voix neutre et froide.
  • Le non-verbal : parlez-leur sans les regarder, et la plupart ne vous écouteront pas. Ne montrez aucune émotion et ils n’en ressentiront aucune, si ce n’est que l’émetteur n’est pas convaincu de ce qu’il dit. Il parle « devant eux » et non « à eux ». Il parle parce que son métier l’y oblige !

Intonations et non-verbal transmettent l’attitude de l’orateur vis-à-vis de son auditoire : empathie, indifférence ou mépris ? Selon son expression orale, son effet peut aussi bien être positif que négatif : transmettre la fascination pour Jésus-Christ ou l’ennui d’une doctrine dépassée et ringarde. Les émetteurs devraient toujours s’interroger sur ce qu’ils expriment, leur conviction ou l’opposé de ce qu’ils ont l’intention de transmettre.

Toute communication orale associe de l’auditif et du visuel. Un émetteur peut-il faire l’économie du questionnement sur ce qu’il transmet réellement ? Ce qu’il voulait ou le contraire[7] ? Selon son cœur ou l’inverse ? Et peut-il faire abstraction des possibilités d’écoute de ses auditeurs ?

 

III – La réception fonctionne-t-elle pareillement chez tous ?

La réception utilise principalement deux sens, l’audition et la vision, et une troisième modalité plus complexe, « l’action ». Selon les individus, ces modalités sont inégalement aptes à la transmission aux cerveaux. On distingue schématiquement trois sortes d’individus :

  • les auditifs enregistrent en écoutant. Dès la préhistoire, nos ancêtres, pour survivre, devaient écouter les sons émis par les prédateurs ou la viande sur pattes. Certains musiciens peuvent jouer parfaitement un air qu’ils n’ont entendu qu’une seule fois. Certains peuvent parfaitement résumer une conférence ; chez d’autres, en dépit de leurs efforts, les paroles ne gravent pas.
  • les visuels enregistrent en voyant des images et/ou en lisant un texte. Avant la généralisation des livres il y a 500 ans, la statuaire et les vitraux de nos cathédrales étaient un des principaux moyens de transmission. Aujourd’hui encore, dans les journaux et les livres, les images en disent souvent autant que le texte. Leur emprise a décuplé avec les bandes dessinées, les films, la télévision, internet et les réseaux sociaux. Les conférenciers s’aident de supports audio-visuels. Le Pape François durant ses homélies, lorsqu’il utilise des images choisies, associe l’illustration gestuelle à la parole[8].
  • les actifs enregistrent en prenant des notes par écrit ou sur leur ordinateur, ce qui les oblige constamment à une analyse et à une synthèse rapides, donc à une vigilance constante. Ceux-là, retirez leur cette « action » et ils auront davantage de difficulté à suivre.

Parmi ces trois modalités, chaque individu en a une plus efficace que les autres. L’idéal est donc de les associer, ce qui est le cas lorsqu’un conférencier associe des projections et que les auditeurs prennent des notes. Les moyens du prédicateur sont plus limités. Il doit donc compenser.

Que se passe-t-il lorsqu’un des sens vient à manquer ? Les aveugles compensent par l’exacerbation de leur capacité auditive et tactile, tant pour la réception et la mémorisation que pour la création et la transmission. Au temps des premiers pharaons et des grecs, les aèdes étaient généralement des aveugles et les griots africains le sont souvent qui peuvent captiver durant des heures. Pareillement, les sourds compensent en lisant sur les lèvres et avec leurs doigts pour le braille.

Il en ressort que ceux qui par l’écoute seule, enregistrent moins bien que d’autres, bénéficieraient d’un texte écrit ou de l’invitation à prendre des notes. Les malentendants, nombreux parmi les têtes grises, seraient aussi aidés par un support écrit (texte intégral, simple plan ou résumé rudimentaire). Enfin, pour un message important, le plus efficace serait de faire appel aux trois modalités.

 

IV – L’Ecoute est-elle la même dans tous les milieux ?

Alors qu’il s’agit de rejoindre les auditeurs dans leur vie, pouvons-nous omettre de nous interroger sur les thèmes qui intéressent/concernent les grands ensembles de population auxquels nous nous adressons, sur la variété des images qui leur parlent, sur les mots qu’ils comprennent et leurs manières d’aborder les concepts[9] ? Ici nous ne pouvons que poser les questions sur lesquelles tout prédicateur doit s’interroger. L’écoute est-elle la même selon…

  • les niveaux d’enracinement des auditeurs : engagement dans la prière et les actions évangéliques, adhésion au Christ et à l’Eglise ?
  • les niveaux d’approfondissement de la foi : ceux qui savent, ceux qui ignorent l’essentiel, ceux qui croient savoir et ceux qui débarquent ?
  • les différentes tranches d’âge : enfants, adolescents, adultes actifs ou en quête d’un emploi, têtes grises ?
  • les situations familiales, parents, grands-parents, mariés ou remariés, célibataires en quête d’union stable, assumant leur célibat ou le vivant comme une frustration, veufs, couples homosexuels ?
  • les différents milieux culturels et professionnels ? Parle-t-on pareillement à des universitaires, à des dirigeants d’entreprises, à des agriculteurs ou à des ouvriers ?

Cette adaptation débute avec le choix des mots en se rappelant leur fréquente polysémie et les deux murs qui gênent toute communication : celui entre la pensée de l’émetteur et les mots prononcés, puis celui entre ceux-ci et ce que comprennent les récepteurs, chacun déformant avec son vécu, ses expériences et son référentiel.

Les auditoires varient mais ont généralement une ou deux dominantes et il faut être compris de tous, sans oublier les personnes en recherche ou celles tentées de quitter l’Eglise.

 

V – Comment améliorer sa manière de communiquer ?

Il ressort de tout ce que nous avons vu, que pour un prédicateur, l’objectif premier de la communication est de créer chez les récepteurs « la soif » d’écouter, de comprendre et de mémoriser. Tout cela pour atteindre son objectif ultime, la soif d’adhérer au Christ et à son Eglise. Quand on veut éclairer le plus grand nombre possible de gens, on choisit une bonne lampe et on la place sur un chandelier. La communication de la prédication n’échappe pas aux lois générales, valables pour toutes les autres : elle nécessite travail, évaluation et méthode.

  • Le travail – L’art des homélies n’est pas inné et la sainteté ou les connaissances d’un prêtre ne gagent pas de sa capacité à bien communiquer. Comme pour la préparation du contenu, celle de la forme nécessite d’y consacrer du temps[10]. Ce temps sera amplement récompensé par l’amplification de ce qu’auront compris et retenu les auditeurs, fidèles ou personnes en recherche. Mais l’effort et le temps passé atteindront-ils une efficacité maximale si, faute de méthode précise, on improvise ? Nous avons besoin de deux béquilles complémentaires.
  • L’évaluation – C’est le seul moyen de savoir comment notre communication est perçue. Car peut-on progresser réellement sans savoir où on en est ? 1° Est-ce qu’on m’entend bien de partout ? 2° Est-ce qu’on comprend bien mes mots ? 3° Est-ce que les auditeurs sont intéressés ? 4° Est-ce que je rejoins les intellects ? 5° Est-ce que les auditeurs mémorisent ? 6° Est-ce que je touche les cœurs ? 7° Est-ce que je donne envie de revenir ? Aucune entreprise pour laquelle la communication est importante ne se passe d’évaluations institutionnelles.
  • Des méthodes de communication propres à notre temps – Leur rôle n’est pas de modifier/altérer « un message éternel » mais d’adapter la façon de le transmettre aux divers publics actuels. Ces publics sont sursaturés de communications généralement bien réfléchies et parfaitement structurées, et soumis au matraquage d’idéologies différentes. Leur façon d’écouter n’est plus celle d’autrefois. Il faut donc se former aux méthodes les plus efficaces.

Pour ces deux « béquilles », certains diocèses ou séminaires ont des formations propres. S’il n’y en a pas, on peut se former soit seul en faisant les exercices que nous proposerons dans des chapitres ultérieurs, soit mieux, en s’inscrivant à un atelier spécialisé, comme en propose le Service d’Optimisation des Homélies. Ces sessions interactives, formatées pour trois prédicateurs, durent quatre demi-journées. Elles associent théorie et exercices devant la vidéo et des auditeurs bienveillants qui adaptent leurs conseils aux charismes et difficultés personnelles de chaque prédicateur.

…………

            En conclusion, si l’essentiel de toute transmission réside dans son contenu, un « art de communiquer » adapté aux auditeurs est un pré-requis indispensable pour entrainer leur adhésion à ce contenu et cet art implique travail, évaluation et méthode, donc entrainement dans des ateliers dédiés.

Des habitudes à bousculer ? N’est-ce pas ce à quoi nous incite le Pape François ? « La pastorale en terme missionnaire exige d’abandonner le confortable critère pastoral du « on a toujours fait ainsi »… J’invite chacun à être audacieux et créatif dans ce devoir de repenser les objectifs, les structures, le style et les méthodes évangélisatrices de leurs propres communautés. » (EG 33)

 

 

[1]  Le travail effectué par les zones cérébrales activées est prouvé par l’afflux sanguin dans ces territoires.

[2] EG 155 – « Rappelons qu’on n’a pas besoin de répondre à des questions que personne ne se pose. »

[3] EG 136 – « Par la parole, notre Seigneur s’est conquis le cœur des gens. Ils venaient l’écouter de partout (Mc 1, 45). Ils restaient émerveillés, “buvant” ses enseignements (Mc 6,2) ».

[4] EG 143 – « La différence entre faire la lumière sur la synthèse et faire la lumière sur des idées décousues entre elles, est la même qu’il y a entre l’ennui et l’ardeur du cœur. »

EG 158 – « Paul VI disait déjà que les fidèles « attendent beaucoup de cette prédication et de fait en reçoivent beaucoup de fruits, pourvu qu’elle soit simple, claire, directe, adaptée ». La simplicité a à voir avec le langage utilisé. Il doit être le langage que les destinataires comprennent pour ne pas courir le risque de parler dans le vide. Il arrive fréquemment que les prédicateurs se servent de paroles qu’ils ont apprises durant leurs études et dans des milieux déterminés, mais qui ne font pas partie du langage commun des personnes qui les écoutent. Ce sont des paroles propres à la théologie ou à la catéchèse, dont la signification n’est pas compréhensible pour la majorité des chrétiens. Le plus grand risque pour un prédicateur est de s’habituer à son propre langage et de penser que tous les autres l’utilisent et le comprennent spontanément… La simplicité et la clarté sont deux choses différentes. Le langage peut être très simple, mais la prédication peut être peu claire. Elle peut devenir incompréhensible à cause de son désordre, par manque de logique, ou parce qu’elle traite en même temps différents thèmes. Par conséquent une autre tâche nécessaire est de faire en sorte que la prédication ait une unité thématique, un ordre clair et des liens entre les phrases, pour que les personnes puissent suivre facilement le prédicateur et recueillir la logique de ce qu’il dit. »

[5] EG 141 – « On reste admiratif des moyens qu’emploie le Seigneur pour… captiver les gens simples avec des enseignements si élevés et si exigeants. »

[6] EG 146 – « La préparation de la prédication demande de l’amour. On consacre un temps gratuit et sans hâte uniquement aux choses et aux personnes qu’on aime. »

[7] EG 10 – « Un évangélisateur ne devrait pas avoir constamment une tête d’enterrement. Retrouvons et augmentons la ferveur, la douce et réconfortante joie d’évangéliser, même lorsque c’est dans les larmes qu’il faut semer […] Que le monde de notre temps qui cherche, tantôt dans l’angoisse, tantôt dans l’espérance, puisse recevoir la Bonne Nouvelle, non d’évangélisateurs tristes et découragés, impatients ou anxieux, mais de ministres de l’Évangile dont la vie rayonne de ferveur, qui ont, les premiers, reçu en eux la joie du Christ. »

[8] EG 157 – « Un des efforts les plus nécessaires est d’apprendre à utiliser des images dans la prédication, c’est-à-dire à parler avec des images. »

[9] EG 154 – « Le prédicateur doit aussi se mettre à l’écoute du peuple, pour découvrir ce que les fidèles ont besoin de s’entendre dire. Un prédicateur est un contemplatif de la Parole et aussi un contemplatif du peuple. De cette façon, il découvre les aspirations, les richesses et limites, les façons de prier, d’aimer, de considérer la vie et le monde qui marquent tel ou tel ensemble humain, prenant en considération le peuple concret avec ses signes et ses symboles et répondant aux questions qu’il pose. Il s’agit de relier le message du texte biblique à une situation humaine, à quelque chose qu’ils vivent, à une expérience qui a besoin de la lumière de la Parole. »

[10] EG 145 – « La préparation de la prédication est une tâche si importante qu’il convient d’y consacrer un temps prolongé d’étude, de prière, de réflexion et de créativité pastorale… Certains curés soutiennent souvent que cela n’est pas possible en raison de la multitude des tâches qu’ils doivent remplir ; cependant, j’ose demander que chaque semaine, un temps personnel et communautaire suffisamment prolongé soit consacré à cette tâche, même s’il faut donner moins de temps à d’autres engagements, même importants ».

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