Homélies – Bien prononcer pour être compris de tous

Quoi de plus navrant qu’une homélie dont on sent qu’elle est bien préparée, mais dont on ne comprend que quelques mots par-ci, par-là ? Quelle occasion gâchée pour tous ceux qui, venus pour être « nourris », attendent patiemment que cela finisse ! Quelle frustration pour ce prédicateur qui voudrait nous communiquer sa passion, et ne voit en face de lui que têtes dodelinantes et yeux éteints !

Extrait de « Homélies et Prises de Parole Publique – 30 exercices pour se perfectionner » (Salvator)

Cette incohérence par rapport au « projet » est fréquente, notamment avec les prêtres internationaux que nous ne remercierons jamais assez de suppléer le manque de prêtres français et qui constituent actuellement le quart du clergé diocésain. Or ce mur peut être abattu grâce à des exercices de prononciation proposés au chapitre Exercices III-2. Pour un prédicateur, cet entrainement est souvent pénible, mais c’est un acte d’Amour de Dieu et des hommes qui lui sont confiés. Pour gagner il faut s’en donner les moyens. Pour bien faire ces exercices, nous devons préalablement comprendre comment fonctionnent la voix et la perception des auditeurs, ainsi que la nature des murs qui les séparent. 

I – Comment marche la voix ?

La phonation (ou émission de la voix), est un phénomène complexe qui mobilise simultanément les muscles respiratoires et de la gorge. La contraction coordonnée des muscles du thorax et de l’abdomen exsuffle une importante masse d’air à travers le larynx et la gorge où une multitude de petits muscles forment et modulent le son. L’action de la douzaine de muscles qui jouent sur les articulations du larynx est complétée par celle des muscles de la bouche et de la langue. Pour vous convaincre du rôle de ces derniers, observez le visage d’un présentateur de journal télévisé. Les sourds apprennent à lire sur les lèvres.

Ce double mécanisme ressemble à celui d’un orgue : la soufflerie envoie un important flux d’air dans des tuyaux dont la longueur conditionne la note, tandis que l’abondance du flux conditionne la force du son.  L’organiste change les notes en  orientant le flux dans les tuyaux appropriés avec les touches de son clavier. Dans le cas de la voix, l’orateur module ses sons avec ses cordes vocales et la caisse de résonance de sa gorge en les faisant changer de tension et de forme grâce à l’action bien coordonnée de nombreux muscles qui activent de petites articulations. C’est son cerveau qui donne les ordres : l’aire motrice du langage (située dans l’hémisphère gauche) traduit nos pensées en paroles puis envoie des influx nerveux à des aires secondaires qui régissent les muscles de la phonation et de la respiration.

Pour la phonation, tout commence donc par l’inspiration profonde et rapide d’un important volume d’air dans une cage thoracique amplifiée par la contraction du diaphragme (qui refoule la masse des viscères abdominaux) puis par son expiration lente et forcée. La force du son est proportionnelle à l’importance du flux d’air expiré. Pour obtenir une réserve ventilatoire maximale, les chanteurs et les orateurs (qui ont besoin d’une voix puissante en force et en durée) doivent s’éduquer à synchroniser l’utilisation de leurs muscles abdominaux avec celle de leurs muscles thoraciques. Ajoutons à cela qu’une posture bien droite augmente la cage thoracique et donc le volume respiratoire et qu’une bouche bien ouverte facilite la sortie du son.

Six règles

  • Se tenir bien droit,
  • Prendre l’habitude d’inspirer amplement et vite par le nez,
  • Synchroniser muscles abdominaux et thoraciques,
  • Expirer lentement et à fond par la bouche grande ouverte,
  • Reprendre son souffle le plus souvent possible,
  • Ne jamais attendre d’être à bout de souffle pour inspirer.

Pour que les sons soient modulés par les muscles du larynx, des cordes vocales et de la cavité buccale, ces muscles ont été formatés durant les premières années de la vie par l’imitation des sons entendus. La nature des sons émis (ou phonèmes) est donc conditionnée par l’habitude qui a été donnée à ces muscles durant l’enfance. Un petit français éduqué en Chine par des Chinois parlera et comprendra parfaitement la langue qu’il aura entendue quotidiennement mais il lui sera difficile d’acquérir la prononciation française et inversement, un chinois élevé en France, aura du mal à acquérir et à comprendre sa langue nationale. Ce formatage concerne toute la chaîne depuis le cerveau jusqu’aux muscles. Un violon et un piano ont été construits pour émettre des sons différents. Il est prouvé que la formation des synapses nerveuses qui transmettent les ordres du cerveau aux muscles d’une façon admirablement coordonnée est provoquée et amplifiée par leur utilisation.

Il en est de même pour les systèmes auditifs des auditeurs/récepteurs, des oreilles aux centres cérébraux. Eux-aussi ont été formatés pour la langue qui leur est familière. L’absence de concordance entre le formatage de l’émetteur de sons et celui des systèmes auditifs gênent considérablement la communication (plus encore que les différences de conceptualisation et de cultures). Comment faire pour établir une communication entre deux logiciels « inadaptés » l’un à l’autre car obéissant à des règles aussi différentes que, par exemple, l’élocution des chinois et celle des français ?

 II – Qu’est-ce qui rend une phrase compréhensible ?

                   Dans cette partie, la première section concerne tous les prédicateurs.                 les 3 suivantes sont spécialement destinées  aux prédicateurs dont le français n’est pas      la langue d’origine.  

Les quatre éléments qui contribuent à rendre une phrase compréhensible, comprennent la séparation des mots successifs (et, à un moindre degré, des syllabes qui les composent), la prononciation adéquate des voyelles et des consonnes, l’ajustement des accents toniques et le rythme des phrases. Le premier élément est commun à toutes les langues. Les trois autres sont langages-dépendants.

1° La séparation des mots et des syllabes elles-mêmes

Pour se faire bien comprendre, il faut bien articuler. Il est instructif de noter que l’étymologie de ce mot vient du latin articulare qui signifie  » séparer,  distinguer,  prononcer distinctement » et est apparentée à artus (« jointure »). La jonction entre deux sons est une séparation.

Avant le VIIIème siècle de notre ère, sur les manuscrits, les mots se succédaient sans espace, ce qui exposait le lecteur à de nombreux contresens : l’introduction des espaces a fiabilisé la compréhension. Il en est de même pour l’énonciation des mots. L’articulation a pour rôle d’émettre des sons en les séparant nettement tout en les joignant harmonieusement pour en faire des mots compréhensibles. Cette séparation commence dès la séparation/jonction des syllabes et celle entre les pronoms personnels (le, la, les) et les noms.

Contrairement à l’usage en conversation individuelle, lorsqu’on s’adresse à un public, la séparation des sons est d’autant plus nécessaire que le public n’a pas la possibilité de demander à l’orateur de répéter. Cette séparation doit être particulièrement appuyée dans deux circonstances : lorsque l’acoustique est mauvaise (ce qui est fréquent dans nos églises) et lorsque la prononciation est « inadaptée aux oreilles de l’auditoire ». Lorsque la prononciation des mots est défectueuse, le fait de les séparer en facilite la compréhension (Si académiquement, certains mots devraient être unis par une liaison, les règles qui les régissent sont si complexes que le prêtre international peut dans un premier temps, ne pas s’en préoccuper.)

En voici des exemples : le programme de dictée vocale de mon ordinateur, lorsque j’enchaîne les sons, écrit n’importe quoi (par exemple « crocodile » au lieu de « croque Odile) ; il ne devient fiable que lorsque je détache nettement les sons les uns des autres. Je connais plusieurs prêtres « éduqués ailleurs » dont les homélies sont pour mon épouse et moi une perpétuelle devinette, alors que nous les comprenons parfaitement lors de la consécration et en conversation individuelle. Pourquoi ? Pour deux raisons différentes. Lors de la consécration, ils prononcent les mots lentement, bien détachés les uns des autres, tandis que durant les homélies, ils les enchaînent rapidement, sans séparation. En conversation individuelle, nos regards réciproques leur permettent d’ajuster leur rapidité d’élocution, ce qui est impossible lorsqu’ils parlent à une foule, surtout s’ils ne la regardent pas. Dernier exemple si vous n’êtes toujours pas convaincu : demandez à un ami ce qu’il comprend lorsque vous prononcez la phrase suivante, une première fois en enchaînant tous les phonèmes, sans espace : « Quoiquildisequoiquilfasseilfaudraquils’mouche ». Et une seconde fois en espaçant les mots : « Quoi // qu’il // dise, /// quoi // qu’il // fasse, /// il // fau/dra /// qu’il // se // mouche. »

La séparation des mots doit être complétée par une infime séparation des sons qui les composent. C’est ce qu’on nomme la « syllabation ». Son rôle est de laisser le temps aux structures vocales de l’orateur de s’adapter à l’émission du nouveau son et simultanément, aux systèmes auditifs des auditeurs de les distinguer. Cette adaptation des systèmes auditifs est d’autant plus nécessaire que certains de vos auditeurs sont âgés ou malentendants. Articulation et distinction relèvent d’un travail similaire de séparation, le premier dans l’émission et le second dans la réception.

Les silences jouent donc un rôle essentiel dans la compréhension des auditeurs.

Les six niveaux de « silences » dans l’élocution  (durées à titre indicatif)

  • degré 1 : micro-silences entre syllabes, articles, adjectifs possessifs (1/8 ‘),
  • degré 2 : micros-silences moyens, entre deux mots (1/4 seconde),
  • degré 3 : micros-silences marqués entre deux segments de phrases (1/2 ‘),
  • degré 4 : courts silences à la fin de chaque phrase (1 seconde),
  • degré 5 : moyens silences entre les parties d’un discours (4 secondes)
  • degré 5 : longs silences après les questions (15 à 60 secondes).

Ce travail d’articulation-espacement oblige à parler lentement et donc à en dire moins. Est-ce un défaut ? Non. Au contraire, cela comporte deux avantages.

  1. Permettre aux auditeurs de faire le travail d’analyse-sélection des sens possibles. Qui n’a fait l’expérience de ne pas comprendre une phrase immédiatement lors de son émission, puis de la comprendre quelques secondes plus tard. Que s’est-il passé ? Vous avez perçu une suite de sons à partir de laquelle, vous avez inconsciemment construit plusieurs hypothèses, puis vous avez sélectionné la plus cohérente avec le contexte.
  2. Donner du temps aux cerveaux de mieux comprendre et mémoriser lorsque la matière est ardue ou implique des changements comportementaux.

Conclusion : le premier remède aux « articulations inadaptées » est de ralentir la vitesse d’élocution, de prononcer distinctement et séparément chaque syllabe et de séparer chaque mot par un micro-silence, puis un silence légèrement plus long entre chaque phrase.

2° La juste prononciation des consonnes et voyelles 

            Très souvent, les sons des consonnes ou des voyelles d’une langue n’existent pas dans une autre. En fait chaque langue a des sons inconnus des autres. La première cause d’inadaptation/discordance entre la phonation des prédicateurs et la réception par les auditeurs tient au simple fait d’avoir été éduqués dans des langues différentes. C’est à tort qu’on parle de « défauts d’articulation » : il s’agit en réalité « d’articulation inadaptée aux auditeurs ».

Pour être compris lorsqu’on s’exprime dans une langue qui n’est pas familière, il faut tout un apprentissage pour arriver à prononcer correctement certains sons. D’une langue à l’autre, les différences sont tellement nombreuses qu’on ne peut en dresser un catalogue. Il est impossible ici de décrire toutes les subtilités de l’expression orale française. Pour celui qui veut améliorer sa prononciation, la meilleure solution est de demander à un ami-complice de lui indiquer ses prononciations inappropriées.

Les voyelles – Le travail le plus important porte sur elles. Il y en a 11 qui ont chacune un son propre :

  • 7 voyelles qui s’échappent par la cavité buccale : A, E, I, O, U, EU, et OÙ 
  • 4 voyelles nasales qui s’échappent à la fois par la bouche et par le nez : AN, ON, IN, UN.

La prononciation du E varie, qu’il soit sans accent (je, mer), ou avec accent qui se prononce différemment : aigu, il se prononce lèvres semi-fermées (bébé) ; grave, il se prononce lèvres ouvertes (mère) ; circonflexe, il se prononce lèvres encore plus ouvertes (pêche). De même, les accents circonflexes des A (pâte), I (île) O (côte) et U (mûr) se prononcent lèvres ouvertes. Quand dans un même mot, il y a deux voyelles, l’une « ouverte », l’autre « fermée », il faut marquer leur différence : Exemples : Pay / er ; Ai / mer ; Ba / lay / er ; Dé / dai / gner  (fermé/ ouvert/ fermé).

Les consonnes – Elles présentent moins de difficultés. Le français en compte 21 auxquelles il faut ajouter le « CH« .  Il faut veiller à prononcer différemment les B et P,  les F et V, les S et CH et à ne pas rouler les « R« .

3° Les accents toniques et les sons escamotés            

Le français a des sons qu’on accentue et à l’opposé, des lettres qu’en certaines positions, on ne prononce pas.

Les sons qu’on doit prononcer plus fort ou plus longuement car porteurs de l’accent tonique – L’utilisation de l’accent tonique, sa place, et sa force varient considérablement d’une langue à une autre. En français, l’accent tonique des mots n’est utilisé que lorsqu’ils sont isolés (ce qui devrait être souvent le cas dans les homélies). De plus, il faut toujours bien « marquer » l’accent tonique du dernier mot d’un groupe phonique, cad. des mots prononcés d’une seule émission d’air. Il renforce habituellement la dernière syllabe prononcée /// de l’ensemble des mots /// de ce groupe phonique.

Exemple : dans « Dieu // nous // a / prou/vé /// maintes // fois /// qu’il / nous / aime », l’accent tonique est modéré sur « maint » et fort sur « aim » et on ne prononce pas les  « e » terminaux. Cette syllabe doit être mise en vedette par une prononciation plus forte et plus longue.

Cela peut sembler compliqué. En réalité, c’est facile à acquérir si on s’exerce à répéter des phrases en marquant l’accent tonique et en se faisant guider par un complice-indigène. Un moyen complémentaire consiste à écouter des émissions télévisées, en observant attentivement les mouvements des lèvres et en notant les accents toniques. Les présentateurs parlent un français courant, parfois peu académique, mais il est compris par vos auditeurs habituels.

– Les lettres qu’on ne prononce pas ou peu –  On estompe les « e muets » en fin de mots : « Vous êtes aimé(e). On ne prononce pas certaines consonnes situées en fin de mot : par exemple, les « r » des verbes qui se terminent en « er » (aimer) alors qu’on prononce celui des autres (dormi r)

Conclusion : le prédicateur international-éduqué-ailleurs ne doit pas hésiter à demander à un confrère de lui indiquer quelles consonnes ou voyelles il doit travailler, (ou, mieux de faire une enquête auprès de paroissiens capables de répondre en vérité, sans être arrêtés par la crainte de faire de la peine), puis à s’entraîner chaque jour à prononcer une liste de mots, le mieux possible, et ensuite de travailler des phrases entières en insistant sur les lettres qui doivent être accentuées et en éteignant celles qui ne se prononcent pas.

3° Le rythme 

            L’utilisation de tout ce qui précède aboutit à une musicalité du discours qui s’exprime par un rythme. Cette construction sonore alterne :

  • les syllabes accentuées avec celles escamotées, les premières plus fortes et plus longues, les secondes muettes,
  • les sons et les silences des six degrés.

Ce rythme diffère selon les langues. Par exemple, l’anglais marque plus que le français l’opposition entre les syllabes « accentuées » et les syllabes « inaccentuées » qui sont parfois totalement mangées. Ajoutez en France, les variations régionales… Ajoutez enfin les différences avec le français des belges, des canadiens et des francophones africains.

Pas facile pour le nouveau venu ! Une seule constante, dans toutes les langues, les pauses entre les phrases qui permettent aux cerveaux des auditeurs de suivre, si besoin en faisant une analyse/sélection, et aux cordes vocales de l’orateur de se reposer.

Il faut se familiariser avec la musicalité du parler local car son rythme contribue à la compréhension des auditeurs et en partie à leur adhésion. C’est la dernière étape de l’adaptation phonatoire.

                  Pas plus que la sonorité d’un instrument ne garantit la qualité d’un musicien, la voix ne garantit celle d’un orateur s’il ne la cultive pas. Dans aucun métier on peut se passer de faire des gammes.

 

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