Parler d’attente expose au soupçon de vouloir « adapter la doctrine ». Il n’en est évidemment pas question. Ce qui est traité ici n’est pas la doctrine, mais les moyens de la transmettre en la rendant plus compréhensible et plus attractive. L’homélie et les exposés de foi sont des communications orales. Toute communication est un message transmis par un émetteur à des récepteurs. Les récepteurs actuels ne sont plus ceux du Moyen Âge, pour la plupart illettrés et dont le seul temps de communication était celui des homélies. Beaucoup, aujourd’hui, sont plus cultivés et sur certains sujets, y compris sur les Écritures, il arrive qu’ils en sachent plus que les prêtres. De plus tous sont soumis à une surabondance de communications très performantes parce que très travaillées par des pros.
La Synthèse des évêques du Synode sur la Synodalité (novembre 2023) ouvre la réflexion sur des actions qui auparavant étaient généralement décriées dans l’Église : l’ajustement de la formation aux attentes actuelles et l’évaluation pour guider le perfectionnement. C’est la première fois qu’on lit dans un document officiel les mots évaluation et audit.
Lorsque la communication n’aboutit pas à l’effet recherché, qui en est responsable ? La parabole appelle les récepteurs à une réflexion : sol du chemin durci par nos pieds, ronces ou bonne terre labourée ? Mais l’épisode du figuier desséché questionne l’émetteur.
Que trouverez vous sur cette page ?
I – Les homélies, qu’en attendent les laïcs ?
II – Pourquoi tant d’homélies sont-elles des occasions ratées ?
III – Pas de préparation sans travail !
IV – S’entraîner à quoi ?
V – Comment progresser ?
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I – Les homélies, qu’en attendent-ils ?
Peut-être avez-vous évoqué ce sujet avec des fidèles (eux sont souvent prêts à accepter toutes les faiblesses de leurs prêtres). Mais avez-vous interrogé des amis qui se sont éloignés de l’Église parce qu’ils se sont sentis blessés par elle ou que leur foi est vacillante ? Ou des personnes en recherche ? Ou entrées par hasard, par exemple à l’occasion d’un mariage, d’un baptême, de funérailles ou d’une cérémonie officielle. De la part de tous, les attentes sont immenses.
Comme je suis estampillé « catho », beaucoup se sont ouverts à moi : il faudra que tu m’expliques ce que le prêtre a voulu dire ; à quoi servent toutes ces affirmations non expliquées ; toujours les mêmes rengaines et rien derrière ; etc. Sans compter les : d’où j’étais, je n’ai rien entendu ; dommage qu’on ne lui ait pas appris à articuler ; etc.
Qu’en attendent-ils ? Énormément ! Pourquoi ?
Quelle autre rencontre, la plupart ont-ils avec l’Église ? Quelle autre occasion ont-ils d’enrichir leur foi, de découvrir la profondeur, la patience et la gratuité de l’amour que Dieu nous porte, de mieux comprendre Jésus-Christ dans sa divinité et son humanité, de méditer son enseignement ? Pas étonnant que les bonnes homélies suscitent la soif de Dieu ! Et que les autres provoquent la sensation de perdre son temps et soient perçues comme autant d’occasions manquées.
Les bonnes homélies ébranlent l’insouciance des auditeurs et bouleversent les positionnements. J’ai eu plusieurs témoignages de véritables conversions. Oui ! Elles existent et elles portent des fruits : Son homélie était formidable ; elle m’a réchauffé le cœur ; j’ai enfin compris certaines choses ; je vais faire du ménage dans ma vie… Comment les définir ? Elles transmettent Jésus-Christ et entraînent à le suivre.
Quand on a dit ces généralités, peut-on aller plus loin ? Oui ! Les homélies les plus fructueuses répondent à quatre critères : le prêtre transmet ce qu’il vit et s’il développe de la théorie, c’est avec la conviction de son importance dans notre quotidien ; il suit un objectif unique durant l’unité de temps courte correspondant aux capacités d’écoute et de mémorisation de ses auditeurs (généralement inférieure à 10 minutes) ; il répond à des questions précises d’une population qu’il connaît (EG 155) ; enfin, pour créer la soif d’écouter, la faim de s’instruire, l’appétit de Dieu, il utilise les moyens de communication de notre époque.

Qu’enseigne-t-on dans les séminaires ? Que l’homélie clôt la liturgie de la Parole et ouvre à celle de l’eucharistie, que c’est une méditation/conversation de préférence sur un texte du jour, qu’elle doit se préparer dans la prière et la méditation, que l’Ancien Testament doit être abordé dans ses différents niveaux de lecture, qu’il faut à la fois s’efforcer de retrouver l’intention de l’auteur pour ne pas s’égarer dans des interprétations hasardeuses et, simultanément, faire apparaître l’actualité du texte dans nos vies… Parfois les séminaristes sont invités à faire une homélie devant leurs confrères, généralement avec la voix désincarnée comme recommandé dans les monastères, ce qui est à l’opposé de ce qu’attendent les « gens de la rue ».
Cela permet-il à un séminariste de se débrouiller devant un public ordinaire ? NON ! Il faut encore qu’il soit entraîné à la forme. Ne suffit-il pas qu’il soit bien formé sur le fond ? Étonnez-vous qu’on accuse l’Église d’être décalée ! La forme est comparable au chandelier qui porte la lumière au loin (Mt 5,15). La vertigineuse ignorance des règles de l’art oratoire explique le désarroi de beaucoup de jeunes prêtres lorsqu’ils arrivent sur le terrain. Madame de Sévigné disait des jeunes filles de son temps : nous les élevons comme des saintes puis nous les livrons comme des pouliches… Avec un langage plus ecclésiastique, un jeune prêtre à la fin d’une session du SOH s’était exclamé : j’ai fait sept années de séminaire mais c’est la première fois qu’on me fait réfléchir et m’entraîner en communication orale.
II – Pourquoi tant d’homélies sont-elles des occasions ratées ?
Il n’y a pas qu’une seule réponse, mais une multitude. S’y arrêter me semble être la meilleure manière de cerner ce que peut être une bonne homélie, en sachant qu’il n’y a pas une homélie type, mais de nombreuses erreurs à éviter. Leur liste loin de nous désespérer doit être considérée comme autant de guides. Pareillement en chirurgie, chaque échec doit être un guide pour le traitement des malades suivants. N’ayons pas peur des échecs, aussi douloureux soient-ils ! Au contraire, regardons-les bien en face.
Mettons-nous un instant à leur place.
– Comment suivre lorsqu’il n’y a pas d’objectif ou qu’il y en a une multitude ?
– Comment ne pas s’ennuyer lorsque l’objectif est le même que celui de la semaine dernière et des semaines précédentes ?
– Comment s’intéresser à un thème pour spécialiste seulement (EG155) ?
– Comment ne pas s’énerver lorsque le prêtre se trompe d’auditoire, parlant à des enfants comme à des adultes, ou l’inverse ; à des intellectuels comme à des gens simples, ou l’inverse, etc. ?
– Comment ne pas s’excéder lorsqu’on n’entend rien ou lorsque le son est brouillé par les multiples résonances dues à la multiplicité des haut-parleurs et au mépris des règles de transmission acoustique ?
– Comment ne pas s’endormir lorsqu’un prêtre parle avec un organe phonatoire inadapté aux organes auditifs des auditeurs (comme deux logiciels qui ne communiquent pas) parce qu’il a été éduqué ailleurs et n’a pas été rééduqué pour les faire communiquer (I Cor 14,7) ?
– Comment ne pas s’évader lorsque le prêtre parle comme un professeur appointé, d’une voix monotone et sans un regard vers les fidèles, et non comme un témoin passionné (Paul VI- Evangelii Nuntiandi 41)
– Comment retenir quoi que ce soit lorsque le prêtre parle trop vite, ou utilise des mots spécialisés ?
– Comment ne pas débrancher lorsque la durée dépasse les capacités d’écoute moyennes ou lorsque les mêmes idées reviennent en boucle, sans fin ?
S’il est difficile de définir ce qu’est une bonne homélie, il est bien plus facile de dresser la liste de tout ce qui fait qu’une homélie non seulement ne rapproche pas de Dieu mais peut parfois en éloigner. (Il m’a tellement excédé qu’ensuite j’ai été incapable de prier.) Les homélies sont comme la langue dont Esope disait qu’elle peut être le meilleur ou le pire. Il avait accompagné sa parabole d’un plat de langues. Or la qualité d’un mets est liée à sa préparation.
À l’origine de tout, il y a une conception générale de la formation des futurs prêtres dont les grandes lignes sont définies dans le Ratio fundamentalis sacerdotalis universalis (2 016). La faible place consacrée à l’entrainement aux homélies trahit six ignorances à l’origine du décalage en matière de communication. Elles concernant : l’importance de l’attente, la gravité des conséquences des homélies médiocres, la diversité des capacités des auditeurs (nous les étudierons au chapitre suivant), la diversité des handicaps des prêtres en matière de communication orale publique, la méthodologie de la communication en un siècle où elle surabonde, et l’efficacité des ateliers.
Ce constat désolant ne doit pas nous décourager, mais nous conduire à des actions correctrices. Tous les défauts sont correctibles par le travail et des exercices avec une méthode reconnue. Tous, oui tous, peuvent conduire à un mieux. Or de nos jours, beaucoup de prêtres n’ont ni le temps ni la disponibilité d’esprit pour travailler. Si c’est le cas, il faut revoir l’organisation à la lumière des priorités. Quelle priorité pourrait supplanter l’annonce, le témoignage, l’évangélisation ?

III – Pas de préparation sans travail !
Préparer ? Relisons François dans Evangelii Gaudium, la Joie de l’Évangile…
L’homélie est la pierre de touche pour évaluer la proximité et la capacité de rencontre d’un pasteur avec son peuple. De fait, nous savons que les fidèles lui donnent beaucoup d’importance ; et ceux-ci, comme les ministres ordonnés eux-mêmes, souffrent souvent, les uns d’écouter, les autres de prêcher. Il est triste qu’il en soit ainsi. (EG 135)
La préparation de la prédication est une tâche si importante qu’il convient d’y consacrer un temps prolongé d’étude, de prière, de réflexion et de créativité pastorale… Certains curés soutiennent souvent que cela n’est pas possible en raison de la multitude des tâches qu’ils doivent remplir ; cependant, j’ose demander que chaque semaine, un temps personnel et communautaire suffisamment prolongé soit consacré à cette tâche, même s’il faut donner moins de temps à d’autres engagements, même importants. La confiance en l’Esprit Saint qui agit dans la prédication n’est pas purement passive, mais active et créative. Un prédicateur qui ne se prépare pas n’est pas “spirituel”, il est malhonnête et irresponsable envers les dons qu’il a reçus. (EG 145)
Et sur la préparation de la forme ?
Certains croient pouvoir être de bons prédicateurs parce qu’ils savent ce qu’ils doivent dire, mais ils négligent le comment, la manière concrète de développer une prédication. Ils se fâchent quand les autres ne les écoutent pas ou ne les apprécient pas, mais peut-être ne se sont-ils pas occupés de chercher la manière adéquate de présenter le message. Rappelons-nous que l’importance évidente du contenu de l’évangélisation ne doit pas cacher l’importance des voies et des moyens. (EG 156)
Mais comment préparer ? Ora et labora !
Dans tout métier – ce n’est pas propre à la chirurgie – il y a deux temps de préparation. La communication n’y échappe pas. Le premier est la préparation initiale, durant la formation générale : elle enseigne et explique la théorie avec une méthode reconnue parce qu’ayant prouvé son efficacité sur le terrain (comme les ateliers du SOH et le livre « Homélies et Prises de Parole Publiques ») puis se concrétise par un premier entraînement. La théorie n’est rien sans la pratique ni celle-ci sans celle-là. D’où l’utilité de faire ses premières homélies devant des confrères et, si possible, devant une vidéo qui servira de base à l’analyse. Ceux qui analysent apprennent autant que celui dont l’homélie est analysée.
Le second temps est la préparation ponctuelle avant chaque homélie. Il n’est pas inutile de tester son homélie devant des laïcs. Un ami évêque les testait systématiquement devant sa secrétaire. La difficulté vient du fait que dans beaucoup de paroisses, chaque prêtre doit assurer plusieurs homélies dominicales devant des fidèles de niveaux différents. Ces difficultés devraient être atténuées si des laïcs sélectionnés sont autorisés à faire des homélies comme c’est le cas déjà dans certains pays occidentaux. Cette autorisation devra être assortie de moyens de contrôle car la règle générale est qu’il ne peut y avoir de délégation sans contrôle.
IV – S’entraîner à quoi ?
À être audible, à être compréhensible (les mots et leur sens), à structurer le discours pour toucher les intelligences, à parler au cœur pour faire passer sa propre conviction.
1° l’audibilité. Elle dépend d’abord de la performance acoustique de la salle. Les Grecs et les Romains ne construisaient pas un lieu de communication sans privilégier l’exacte transmission du son. Le Moyen Âge et encore plus la Renaissance (avec la construction des clôtures qui abritaient les seuls initiés), ne s’intéressaient qu’à la beauté de l’architecture et à la catéchèse transmise par les vitraux et la statuaire. Nous avons perdu les secrets des Grecs, mais d’autres techniques permettent de construire des salles aptes à transmettre parfaitement le son sans interférence ni échos. Les échos peuvent être réduits au prix de l’adjonction de pièges acoustiques en tissu, en bois ou synthétiques. La priorité dans une église ou une cathédrale, devrait être la transmission du son, fusse au détriment de la beauté du décor intérieur. L’audibilité dépend ensuite de la sonorisation, micros et haut-parleurs. Elle dépend enfin de l’adaptation de l’orateur aux performances acoustiques locales : une mauvaise transmission du son nécessite un discours plus lent, bien articulé avec des mots bien séparés pour laisser le temps à l’écho de disparaître.
2° la compréhensibilité. Comme on le verra plus loin, elle implique une articulation qui respecte les 6 degrés de silence, une force vocale qui porte la voix, une adéquation entre l’organe émetteur et les organes récepteurs, une cohérence avec les capacités d’écoute des cerveaux. De plus, comme nous le verrons au chapitre suivant, l’écoute d’une homélie doit aboutir à un changement de positionnement, ce qui nécessite un travail actif du cerveau qui n’est possible que si le discours est lent et haché de silences.
3° la structuration du discours pour toucher les intelligences. Elle se décline en quatre initiales : ACMA. A comme accrocher dès le premier instant ; C comme convaincre les intelligences par le choix des mots, la simplicité du plan, les arguments rhétoriques, les exemples et les images, les questions pour faire réfléchir, l’important étant de faire découvrir plutôt que de dire ; M comme aider les auditeurs à mémoriser ; A comme activer pour qu’ils n’en restent pas à la théorie.
4° l’utilisation des moyens de communication orale classiques : une attitude générale, des regards, des modulations vocales, une gestuelle et des expressions du visage adaptés au texte et aux réactions de l’auditoire.
Tout cela s’apprend en atelier et à défaut par le travail personnel.
V – Comment progresser ?
Nous l’avons vu, il y a urgence. N’attendons pas que les dernières têtes grises ou les femmes déçues aient disparu de nos églises ! Il faut donc :
– une véritable prise de conscience par l’Institution qui aboutisse à des actions et pas seulement à des déclarations d’intentions,
– une incitation forte des clercs à perfectionner leur expression orale en s’entrainant avec des méthodes efficaces,
– l’introduction d’évaluation des homélies par les pairs pour guider les efforts correctifs.
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Kaijeretenu
Quelles sont les quatre qualités à respecter pour une homélie ?
Comment corriger mes difficultés de communication orale en public ?
Comment améliorer l’acoustique d’une église ?
Quelles causes font qu’une homélie n’atteint pas ses auditeurs ?
Quels sont les quatre outils destinés à toucher les intelligences des auditeurs ?
Pourquoi en public faut-il parler lentement ?
Mise à jour : 2023.11.29
