La Technique

Homélies – Bien prononcer                     pour être compris de tous

Chapitre II, 2 de Homélies et Prises de parole Publique – Trente exercices pour se perfectionner

Quoi de plus navrant qu’une homélie dont on sent qu’elle est bien préparée, mais dont on ne comprend que quelques mots par-ci, par-là ? Quelle occasion gâchée pour tous ceux qui, venus pour être « nourris », attendent patiemment que cela finisse ! Quelle frustration pour ce prédicateur qui voudrait nous communiquer sa passion, et ne voit en face de lui que têtes dodelinantes et yeux éteints ! 

Cette incohérence par rapport au « projet » est fréquente, notamment avec les prêtres internationaux que nous ne remercierons jamais assez de suppléer le manque de prêtres français et qui constituent actuellement le quart du clergé diocésain. Or ce mur peut être abattu grâce à des exercices de prononciation proposés au chapitre Exercices III-2. Pour un prédicateur, cet entrainement est souvent pénible, mais c’est un acte d’Amour de Dieu et des hommes qui lui sont confiés. Pour gagner il faut s’en donner les moyens. Pour bien faire ces exercices, nous devons préalablement comprendre comment fonctionnent la voix et la perception des auditeurs, ainsi que la nature des murs qui les séparent. 

I – Comment marche la voix ?

La phonation (ou émission de la voix), est un phénomène complexe qui mobilise simultanément les muscles respiratoires et de la gorge. La contraction coordonnée des muscles du thorax et de l’abdomen exsuffle une importante masse d’air à travers le larynx et la gorge où une multitude de petits muscles forment et modulent le son. L’action de la douzaine de muscles qui jouent sur les articulations du larynx est complétée par celle des muscles de la bouche et de la langue. Pour vous convaincre du rôle de ces derniers, observez le visage d’un présentateur de journal télévisé. Les sourds apprennent à lire sur les lèvres.

Ce double mécanisme ressemble à celui d’un orgue : la soufflerie envoie un important flux d’air dans des tuyaux dont la longueur conditionne la note, tandis que l’abondance du flux conditionne la force du son.  L’organiste change les notes en  orientant le flux dans les tuyaux appropriés avec les touches de son clavier. Dans le cas de la voix, l’orateur module ses sons avec ses cordes vocales et la caisse de résonance de sa gorge en les faisant changer de tension et de forme grâce à l’action bien coordonnée de nombreux muscles qui activent de petites articulations. C’est son cerveau qui donne les ordres : l’aire motrice du langage (située dans l’hémisphère gauche) traduit nos pensées en paroles puis envoie des influx nerveux à des aires secondaires qui régissent les muscles de la phonation et de la respiration.

Pour la phonation, tout commence donc par l’inspiration profonde et rapide d’un important volume d’air dans une cage thoracique amplifiée par la contraction du diaphragme (qui refoule la masse des viscères abdominaux) puis par son expiration lente et forcée. La force du son est proportionnelle à l’importance du flux d’air expiré. Pour obtenir une réserve ventilatoire maximale, les chanteurs et les orateurs (qui ont besoin d’une voix puissante en force et en durée) doivent s’éduquer à synchroniser l’utilisation de leurs muscles abdominaux avec celle de leurs muscles thoraciques. Ajoutons à cela qu’une posture bien droite augmente la cage thoracique et donc le volume respiratoire et qu’une bouche bien ouverte facilite la sortie du son.

Six règles

  • Se tenir bien droit,
  • Prendre l’habitude d’inspirer amplement et vite par le nez,
  • Synchroniser muscles abdominaux et thoraciques,
  • Expirer lentement et à fond par la bouche grande ouverte,
  • Reprendre son souffle le plus souvent possible,
  • Ne jamais attendre d’être à bout de souffle pour inspirer.

Pour que les sons soient modulés par les muscles du larynx, des cordes vocales et de la cavité buccale, ces muscles ont été formatés durant les premières années de la vie par l’imitation des sons entendus. La nature des sons émis (ou phonèmes) est donc conditionnée par l’habitude qui a été donnée à ces muscles durant l’enfance. Un petit français éduqué en Chine par des Chinois parlera et comprendra parfaitement la langue qu’il aura entendue quotidiennement mais il lui sera difficile d’acquérir la prononciation française et inversement, un chinois élevé en France, aura du mal à acquérir et à comprendre sa langue nationale. Ce formatage concerne toute la chaîne depuis le cerveau jusqu’aux muscles. Un violon et un piano ont été construits pour émettre des sons différents. Il est prouvé que la formation des synapses nerveuses qui transmettent les ordres du cerveau aux muscles d’une façon admirablement coordonnée est provoquée et amplifiée par leur utilisation.

Il en est de même pour les systèmes auditifs des auditeurs/récepteurs, des oreilles aux centres cérébraux. Eux-aussi ont été formatés pour la langue qui leur est familière. L’absence de concordance entre le formatage de l’émetteur de sons et celui des systèmes auditifs gênent considérablement la communication (plus encore que les différences de conceptualisation et de cultures). Comment faire pour établir une communication entre deux logiciels « inadaptés » l’un à l’autre car obéissant à des règles aussi différentes que, par exemple, l’élocution des chinois et celle des français ?

 II – Qu’est-ce qui rend une phrase compréhensible ?

                   Dans cette partie, la première section concerne tous les prédicateurs.                 les 3 suivantes sont spécialement destinées  aux prédicateurs dont le français n’est pas la langue d’origine.  

Les quatre éléments qui contribuent à rendre une phrase compréhensible, comprennent la séparation des mots successifs (et, à un moindre degré, des syllabes qui les composent), la prononciation adéquate des voyelles et des consonnes, l’ajustement des accents toniques et le rythme des phrases. Le premier élément est commun à toutes les langues. Les trois autres sont langages-dépendants.

1° La séparation des mots et des syllabes elles-mêmes

Pour se faire bien comprendre, il faut bien articuler. Il est instructif de noter que l’étymologie de ce mot vient du latin articulare qui signifie  » séparer,  distinguer,  prononcer distinctement » et est apparentée à artus (« jointure »). La jonction entre deux sons est une séparation.

Avant le VIIIème siècle de notre ère, sur les manuscrits, les mots se succédaient sans espace, ce qui exposait le lecteur à de nombreux contresens : l’introduction des espaces a fiabilisé la compréhension. Il en est de même pour l’énonciation des mots. L’articulation a pour rôle d’émettre des sons en les séparant nettement tout en les joignant harmonieusement pour en faire des mots compréhensibles. Cette séparation commence dès la séparation/jonction des syllabes et celle entre les pronoms personnels (le, la, les) et les noms.

Contrairement à l’usage en conversation individuelle, lorsqu’on s’adresse à un public, la séparation des sons est d’autant plus nécessaire que le public n’a pas la possibilité de demander à l’orateur de répéter. Cette séparation doit être particulièrement appuyée dans deux circonstances : lorsque l’acoustique est mauvaise (ce qui est fréquent dans nos églises) et lorsque la prononciation est « inadaptée aux oreilles de l’auditoire ». Lorsque la prononciation des mots est défectueuse, le fait de les séparer en facilite la compréhension (Si académiquement, certains mots devraient être unis par une liaison, les règles qui les régissent sont si complexes que le prêtre international peut dans un premier temps, ne pas s’en préoccuper.)

En voici des exemples : le programme de dictée vocale de mon ordinateur, lorsque j’enchaîne les sons, écrit n’importe quoi (par exemple « crocodile » au lieu de « croque Odile) ; il ne devient fiable que lorsque je détache nettement les sons les uns des autres. Je connais plusieurs prêtres « éduqués ailleurs » dont les homélies sont pour mon épouse et moi une perpétuelle devinette, alors que nous les comprenons parfaitement lors de la consécration et en conversation individuelle. Pourquoi ? Pour deux raisons différentes. Lors de la consécration, ils prononcent les mots lentement, bien détachés les uns des autres, tandis que durant les homélies, ils les enchaînent rapidement, sans séparation. En conversation individuelle, nos regards réciproques leur permettent d’ajuster leur rapidité d’élocution, ce qui est impossible lorsqu’ils parlent à une foule, surtout s’ils ne la regardent pas. Dernier exemple si vous n’êtes toujours pas convaincu : demandez à un ami ce qu’il comprend lorsque vous prononcez la phrase suivante, une première fois en enchaînant tous les phonèmes, sans espace : « Quoiquildisequoiquilfasseilfaudraquils’mouche ». Et une seconde fois en espaçant les mots : « Quoi // qu’il // dise, /// quoi // qu’il // fasse, /// il // fau/dra /// qu’il // se // mouche. »

La séparation des mots doit être complétée par une infime séparation des sons qui les composent. C’est ce qu’on nomme la « syllabation ». Son rôle est de laisser le temps aux structures vocales de l’orateur de s’adapter à l’émission du nouveau son et simultanément, aux systèmes auditifs des auditeurs de les distinguer. Cette adaptation des systèmes auditifs est d’autant plus nécessaire que certains de vos auditeurs sont âgés ou malentendants. Articulation et distinction relèvent d’un travail similaire de séparation, le premier dans l’émission et le second dans la réception.

Les silences jouent donc un rôle essentiel dans la compréhension des auditeurs.

Les six niveaux de « silences » dans l’élocution  (durées à titre indicatif)

  • degré 1 : micro-silences entre syllabes, articles, adjectifs possessifs (1/8 ‘),
  • degré 2 : micros-silences moyens, entre deux mots (1/4 seconde),
  • degré 3 : micros-silences marqués entre deux segments de phrases (1/2 ‘),
  • degré 4 : courts silences à la fin de chaque phrase (1 seconde),
  • degré 5 : moyens silences entre les parties d’un discours (4 secondes)
  • degré 5 : longs silences après les questions (15 à 60 secondes).

Ce travail d’articulation-espacement oblige à parler lentement et donc à en dire moins. Est-ce un défaut ? Non. Au contraire, cela comporte deux avantages.

  1. Permettre aux auditeurs de faire le travail d’analyse-sélection des sens possibles. Qui n’a fait l’expérience de ne pas comprendre une phrase immédiatement lors de son émission, puis de la comprendre quelques secondes plus tard. Que s’est-il passé ? Vous avez perçu une suite de sons à partir de laquelle, vous avez inconsciemment construit plusieurs hypothèses, puis vous avez sélectionné la plus cohérente avec le contexte.
  2. Donner du temps aux cerveaux de mieux comprendre et mémoriser lorsque la matière est ardue ou implique des changements comportementaux.

Conclusion : le premier remède aux « articulations inadaptées » est de ralentir la vitesse d’élocution, de prononcer distinctement et séparément chaque syllabe et de séparer chaque mot par un micro-silence, puis un silence légèrement plus long entre chaque phrase.

2° La juste prononciation des consonnes et voyelles 

            Très souvent, les sons des consonnes ou des voyelles d’une langue n’existent pas dans une autre. En fait chaque langue a des sons inconnus des autres. La première cause d’inadaptation/discordance entre la phonation des prédicateurs et la réception par les auditeurs tient au simple fait d’avoir été éduqués dans des langues différentes. C’est à tort qu’on parle de « défauts d’articulation » : il s’agit en réalité « d’articulation inadaptée aux auditeurs ».

Pour être compris lorsqu’on s’exprime dans une langue qui n’est pas familière, il faut tout un apprentissage pour arriver à prononcer correctement certains sons. D’une langue à l’autre, les différences sont tellement nombreuses qu’on ne peut en dresser un catalogue. Il est impossible ici de décrire toutes les subtilités de l’expression orale française. Pour celui qui veut améliorer sa prononciation, la meilleure solution est de demander à un ami-complice de lui indiquer ses prononciations inappropriées.

Les voyelles – Le travail le plus important porte sur elles. Il y en a 11 qui ont chacune un son propre :

  • 7 voyelles qui s’échappent par la cavité buccale : A, E, I, O, U, EU, et OÙ 
  • 4 voyelles nasales qui s’échappent à la fois par la bouche et par le nez : AN, ON, IN, UN.

La prononciation du E varie, qu’il soit sans accent (je, mer), ou avec accent qui se prononce différemment : aigu, il se prononce lèvres semi-fermées (bébé) ; grave, il se prononce lèvres ouvertes (mère) ; circonflexe, il se prononce lèvres encore plus ouvertes (pêche). De même, les accents circonflexes des A (pâte), I (île) O (côte) et U (mûr) se prononcent lèvres ouvertes. Quand dans un même mot, il y a deux voyelles, l’une « ouverte », l’autre « fermée », il faut marquer leur différence : Exemples : Pay / er ; Ai / mer ; Ba / lay / er ; Dé / dai / gner  (fermé/ ouvert/ fermé).

Les consonnes – Elles présentent moins de difficultés. Le français en compte 21 auxquelles il faut ajouter le « CH« .  Il faut veiller à prononcer différemment les B et P,  les F et V, les S et CH et à ne pas rouler les « R« .

3° Les accents toniques et les sons escamotés            

Le français a des sons qu’on accentue et à l’opposé, des lettres qu’en certaines positions, on ne prononce pas.

Les sons qu’on doit prononcer plus fort ou plus longuement car porteurs de l’accent tonique – L’utilisation de l’accent tonique, sa place, et sa force varient considérablement d’une langue à une autre. En français, l’accent tonique des mots n’est utilisé que lorsqu’ils sont isolés (ce qui devrait être souvent le cas dans les homélies). De plus, il faut toujours bien « marquer » l’accent tonique du dernier mot d’un groupe phonique, cad. des mots prononcés d’une seule émission d’air. Il renforce habituellement la dernière syllabe prononcée /// de l’ensemble des mots /// de ce groupe phonique.

Exemple : dans « Dieu // nous // a / prou/vé /// maintes // fois /// qu’il / nous / aime », l’accent tonique est modéré sur « maint » et fort sur « aim » et on ne prononce pas les  « e » terminaux. Cette syllabe doit être mise en vedette par une prononciation plus forte et plus longue.

Cela peut sembler compliqué. En réalité, c’est facile à acquérir si on s’exerce à répéter des phrases en marquant l’accent tonique et en se faisant guider par un complice-indigène. Un moyen complémentaire consiste à écouter des émissions télévisées, en observant attentivement les mouvements des lèvres et en notant les accents toniques. Les présentateurs parlent un français courant, parfois peu académique, mais il est compris par vos auditeurs habituels.

– Les lettres qu’on ne prononce pas ou peu –  On estompe les « e muets » en fin de mots : « Vous êtes aimé(e). On ne prononce pas certaines consonnes situées en fin de mot : par exemple, les « r » des verbes qui se terminent en « er » (aimer) alors qu’on prononce celui des autres (dormi r)

Conclusion : le prédicateur international-éduqué-ailleurs ne doit pas hésiter à demander à un confrère de lui indiquer quelles consonnes ou voyelles il doit travailler, (ou, mieux de faire une enquête auprès de paroissiens capables de répondre en vérité, sans être arrêtés par la crainte de faire de la peine), puis à s’entraîner chaque jour à prononcer une liste de mots, le mieux possible, et ensuite de travailler des phrases entières en insistant sur les lettres qui doivent être accentuées et en éteignant celles qui ne se prononcent pas.

4° Le rythme 

            L’utilisation de tout ce qui précède aboutit à une musicalité du discours qui s’exprime par un rythme. Cette construction sonore alterne :

  • les syllabes accentuées avec celles escamotées, les premières plus fortes et plus longues, les secondes muettes,
  • les sons et les silences des six degrés.

Ce rythme diffère selon les langues. Par exemple, l’anglais marque plus que le français l’opposition entre les syllabes « accentuées » et les syllabes « inaccentuées » qui sont parfois totalement mangées. Ajoutez en France, les variations régionales… Ajoutez enfin les différences avec le français des belges, des canadiens et des francophones africains.

Pas facile pour le nouveau venu ! Une seule constante, dans toutes les langues, les pauses entre les phrases qui permettent aux cerveaux des auditeurs de suivre, si besoin en faisant une analyse/sélection, et aux cordes vocales de l’orateur de se reposer.

Il faut se familiariser avec la musicalité du parler local car son rythme contribue à la compréhension des auditeurs et en partie à leur adhésion. C’est la dernière étape de l’adaptation phonatoire.

                  Pas plus que la sonorité d’un instrument ne garantit la qualité d’un musicien, la voix ne garantit celle d’un orateur s’il ne la cultive pas. Dans aucun métier on peut se passer de faire des gamme

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Les outils de communication – ACCMA 

(Homélies et Prises de Parole Publiques – 30 Exercices pour se perfectionner – chapitre  II,3)

         Dans l’annonce du royaume de Dieu, les mots de Jésus ne passaient jamais au-dessus des têtes de ses interlocuteurs par l’utilisation d’un langage vague, abstrait et éthéré ; au contraire, il conquerrait son auditoire en partant précisément du sol sur lequel leurs pieds étaient plantés pour  les conduire de leur quotidien à la révélation du Royaume des Cieux [1]. 

            Dans tous les métiers, on se sert d’instruments. Certes, on peut labourer la terre avec les mains ou faire de la prose intuitivement comme M. Jourdain. Est-ce le meilleur moyen d’espérer une bonne récolte ? On reste admiratif des moyens qu’emploie le Seigneur pour dialoguer avec son peuple, pour révéler son mystère à tous, pour captiver les gens simples avec des enseignements si élevés et si exigeants… Le Seigneur se complaît vraiment à dialoguer avec son peuple, et le prédicateur doit faire sentir aux gens ce plaisir du Seigneur. (EG 141).

         Les instruments proposés dans les ateliers d’entraînement que j’ai créés, s’énumèrent par l’acronyme ACCMA.

ACCMA : les outils d’une bonne communication

  •   A comme accrocher les auditeurs dès le premier instant,
  •   C comme convaincre les intelligences,
  •   le deuxième C comme conquérir les cœurs,
  •   M comme aider les auditeurs à mémoriser,
  •   A comme susciter un agir chrétien.

            On peut comparer ACCMA à une boîte à outils. Ce n’est donc pas une méthode à appliquer systématiquement. Le chirurgien, l’ouvrier, le cultivateur ont des outils qu’ils choisissent selon le travail à effectuer. On peut aussi comparer ACCMA aux balises que le navigateur va utiliser, les unes pour pénétrer dans un chenal en sécurité, les autres pour éviter de heurter un écueil. Les outils n’imposent pas une conduite à un artisan, ni les balises une destination au navigateur : ce sont de simples moyens qui les aident à atteindre leur objectif.

I –  Accrocher dès le premier instant

            Pour deux raisons, il est souhaitable que les homélies dominicales ne dépassent pas 8 minutes. D’abord, il s’agit d’une prédication dans le cadre d’une célébration liturgique ; par conséquent elle doit être brève et éviter de ressembler à une conférence ou à un cours. (EG 138) Ensuite, il est prouvé qu’au-delà, la vigilance auditive moyenne diminue fortement : les cerveaux s’endorment ou s’évadent.

            Si l’exposé est bien structuré, 8 minutes permettent de transmettre beaucoup. Dans la plupart des congrès scientifiques, c’est le temps accordé aux communications, y compris pour exposer des travaux qui ont duré plusieurs années et mobilisé plusieurs équipes internationales. Dans certains, une lampe rouge s’allume à la huitième minute et le son est coupé à la dixième. Parce qu’il nécessite le même effort cérébral, le spirituel dans le cadre d’une homélie dominicale ordinaire, obéit aux mêmes contraintes. Huit minutes agitent la tête… plus de huit agitent les fesses.

            Le décompte du temps à l’estime est aléatoire, comme l’a révélé une étude sur le temps de lavage des mains des chirurgiens avant les opérations : pour un temps conseillé de 5 minutes, les uns arrêtaient au bout de 3 minutes alors que d’autres prolongeaient jusqu’à 10 minutes… Il est donc prudent de fixer un chronomètre sur le pupitre ou une pendule devant un pilier.

            Le temps étant ainsi minuté, pas une seconde ne doit être perdue. Les auditeurs doivent être captivés (capturés, ferrés…) dès le premier instant. Comment ? Deux moyens à associer : le regard et une idée accrocheuse.

  • Le regard. Un ami prêtre se désolait car dès ses premières paroles, les têtes commençaient à dodeliner. Comment en aurait-il été autrement ? À la fin de l’évangile, il cherchait l’inspiration de l’Esprit Saint au dessus du porche. Celui-ci ne répondait rien et la foule désespérée s’endormait. Comment aurait-elle su qu’il s’adressait à elle puisqu’il ne la regardait pas ? Pour que vos auditeurs perçoivent que vous avez quelque chose de très important à leur dire, regardez-les en balayant la salle du regard, chaleureusement, en silence.
  • Une idée accrocheuse. Attention ! L’accroche n’est pas l’introduction. Celle-ci viendra aussitôt après. L’accroche est le moyen d’éveiller l’attention, de susciter l’intérêt, de créer une complicité avec l’auditoire. Alors, comment ? Nous vous en proposons sept types. Les deux premières sont des « grandes classiques », utilisées dans toutes les sortes de communications.

1° Une question qui « interpelle »

            Elle a l’avantage d’appeler d’emblée à une réflexion personnelle, donc à la mobilisation des neurones. Rappelez-vous que lorsque l’interlocuteur fabrique la réponse, elle devient sienne et a plus de chances d’être mémorisée et d’entrer dans la pratique. À l’inverse, s’il se sent incapable de répondre, vous avez créé en lui la soif d’écouter votre réponse. Nous avons vu que Jésus débutait souvent en posant des questions (chapitre I-5).

            Voici des exemples qui partent de l’évangile qui vient d’être lu :

  • « Supposons un instant que ce soit à chacun de nous que le Christ pose la question : Pour toi qui suis-je ? que répondrions-nous ? « 
  • « Ne sommes-nous pas tous un peu ce pharisien de l’Évangile que nous venons d’entendre ? »
  • « Cet Évangile nous concerne-t-il, et en quoi ? »

            Ces questions peuvent aussi partir des rêves, protestations, révoltes, désirs basiques de vos auditeurs : « Qui d’entre vous, devant la mort d’un enfant ou d’un être aimé, n’a eu envie de maudire Dieu ? » Le mérite de ce type de questions est de bâtir immédiatement sur les expériences vécues.

Pour qu’une question en soit une – et non pas un artifice de style – chacune doit être suivie soit d’un silence annoncé (« Je vous laisse 30 secondes pour y réfléchir »), soit de la répétition polymorphe de la question (cad sous différentes facettes et/ou avec différentes modulations de la voix). Exemple : Pour vous qui suis-je ? Après 10 secondes, le prédicateur reprend à voix douce : « Pour toi qui suis-je ? » Après 20 secondes, il commente : « Suis-je seulement le grand horloger des philosophes ou suis-je Dieu qui s’est fait homme à un moment précis, en un lieu précis ? » Il laisse alors aux auditeurs une minute entière pour qu’ils aient le temps de phosphorer (silence de degré 6). Les temps de silence doivent évidemment être décomptés de la durée totale de l’homélie : ils sont à assimiler aux silences qui suivent certaines lectures et les homélies.

L’introduction qui suit sera précédée d’une rupture. Elle annoncera le thème et dans la mesure du possible, les étapes qui vont être suivies. La réponse à la question posée arrivera durant le cours de l’homélie.

Cette question peut donc être puisée n’importe où dans l’homélie.

2° Une anecdote

            Elle peut être tirée de l’actualité ou de rencontres récentes. Le prédicateur doit avoir l’Évangile dans une main et le journal quotidien dans l’autre, disait Karl Barth. Lorsqu’on s’adresse à des jeunes, elle peut être tirée d’un film à succès ou d’un tube connu de tous. Elle peut aussi être puisée dans l’histoire de l’Église ou la vie des saints. Elle a l’intérêt de braquer l’attention d’emblée sur un fait de vie, merveilleuse occasion d’actualiser la Bonne Nouvelle. Encore faut-il qu’elle ait un juste rapport avec le thème qui va être développé.

            Attention ! Cette anecdote doit être courte car elle n’est que le ferrage, un moyen de susciter l’attention ! En pratique elle ne devrait pas dépasser une minute. Le risque est de se laisser emporter au détriment de ce qui va suivre.

3° Une plaisanterie

             Cela marche très bien avec les jeunes, mais aussi avec les actifs dont les conférences professionnelles commencent souvent par une « introducing-joke ». En voici un exemple destiné aux jeunes : Avez-vous lu cette BD ? Première image, un bébé dans un berceau avec dans une bulle : « trop jeune pour penser à Dieu ». //// Deuxième image, un écolier jouant aux billes : « trop occupé pour penser à Dieu » //// Troisième image, un adulte pressé, attaché-case sous le bras : « trop surmené pour penser à Dieu ». //// J’en passe… //// Dernière image : un corbillard entre au cimetière : « trop tard pour penser à Dieu. » Rire assuré.

            Ces trois types d’accroches doivent être en rapport avec le thème de l’homélie et donc être choisies avec discernement.

            Les accroches suivantes sont plus spécifiques, plus bousculantes, mais plus délicates à élaborer.

4° Le caractère apparemment « scandaleux » d’un des textes lus

            Sous ce terme, nous désignons les affirmations ou enseignements du Nouveau Testament ou du magistère de l’Église qu’après une lecture simpliste, on peut ressentir comme absurdes, voire monstrueuses. Exemple : Heureux les pauvres car le royaume des cieux est à eux. Entendu au premier degré, n’est-ce pas la plus belle illustration de cet « opium du peuple » que Voltaire estimait si utile et avec lequel Karl Marx a discrédité le catholicisme ?

            Elles étaient très utilisées par Mgr Aron Jean-Marie Lustiger, éduqué dans la tradition des paradoxes talmudiques, qui appliquait une méthode en quatre temps [2]. Après avoir développé en quoi cette affirmation pouvait nous choquer, il construisait peu à peu. Ces textes « scandaleux » ne peuvent laisser personne indifférent. C’est une merveilleuse occasion de montrer le chemin entre le premier niveau de lecture et le second [3].

5° Les propositions « contraires »

            Sous ce terme, nous désignons les propositions contraires à l’enseignement ou à la morale autant humaine que chrétienne. Bien que scandaleuses, elles ne s’en appuient pas moins sur nos réactions, pulsions et comportements instinctifs. Leurs conséquences portées à l’extrême en montrent les effets pervers d’une façon caricaturale.

            Les terribles conséquences du NON amènent à s’engager derrière le OUI. Elles ouvrent le chemin à contre-sens. Exemple : on part du banal désir de vengeance avec ses enchaînements infernaux, pour arriver au pardon et à la prière pour les assassins ; ou du désir de liberté sexuelle avec les naufrages de vies qu’elle entraîne, pour promouvoir le mariage chrétien.

6° Les « inconciliables » de la doctrine chrétienne

            Par exemple : la Grâce et le Libre-arbitre. Ce débat apparu dès le IIème siècle et qui, au XVIème, a largement contribué au développement du Protestantisme, a trouvé aujourd’hui sa conclusion dans une meilleure compréhension des arguments des uns et des autres.

            Ce genre d’accroche ouvre au passage d’un premier degré à un deuxième.

7° Les causes d’incompréhension ou de rejet de l’Église

            Lequel de vos auditeurs n’a jamais été questionné par les croisades, l’inquisition, le dogme de l’infaillibilité pontificale, ou – hélas – les scandales trop fréquents de l’Église ? Éluder ces questions, c’est laisser la place aux doutes, à la suspicion, et souvent à son rejet. Aujourd’hui l’Église est devenue pour de nombreuses personnes l’obstacle principal à la foi [4]. Eluder, c’est parfois laisser prospérer des contre-vérités ou jugements anachroniques largement développés par les anticléricaux et les ennemis du christianisme. Ailleurs, c’est méconnaitre les demandes de pardon et les redressements de l’Église.

            En réalité, chacune de ces causes d’incompréhension ou de rejet est une providentielle opportunité pour expliquer, démonter les mensonges et accusations diffamatoires, rétablir la vérité. Loin d’excuser les déviances insupportables, on peut rappeler que le Christ fut trahi par ses disciples dès sa passion et en profiter pour montrer tout ce que l’Église a par ailleurs apporté tout au long de ces deux millénaires et les combats difficiles menés de tous temps par des prêtres et/ou des laïcs chrétiens au péril de leurs vies[5].

Sept types d’accroches :

  • une question percutante,
  • une anecdote,
  • une plaisanterie,
  • un texte scandaleux,
  • une proposition contraire,
  • deux inconciliables de la doctrine chrétienne,
  • une cause d’incompréhension de l’Église.

            Attention : ne cherchez pas votre « accroche » d’emblée. Attendez d’avoir déjà défini l’objectif que vous voulez atteindre chez vos auditeurs et structuré le contenu de votre homélie (comme nous l’étudierons au chapitre III-8).

II  –  Convaincre les intelligences

            Transmettre la fascination de la figure du Christ, ouvrant la porte de leur intelligence et de leur cœur… souhaitaient les évêques au terme du Synode sur la Parole de Dieu. Comment une homélie sans idée directrice ni plan ouvrirait-elle l’intelligence d’un adulte préoccupé par son métier, d’une maman inquiète du repas familial ou d’un jeune rêvant à ses rencontres ? Une méditation non-structurée, adaptée au silence d’un monastère, peut-elle suffire dans l’agitation citadine ?

            Ils veulent comprendre. Comme les disciples : Explique-nous clairement… (Mt 13, 36). Pour toucher les intelligences, il faut être clair et faire réfléchir. Pour cela, il faut prendre cinq précautions.

1° Se limiter à peu d’idées

            Pas trop d’idées et lentement pour qu’ils aient le temps de s’approprier votre pensée : le son va plus vite que le sens ! Un enseignant d’un Institut théologique entassait dans ses homélies autant d’idées que dans ses cours. Les concepts s’enchaînaient comme les tirs d’une mitrailleuse ! Qui n’aurait décroché ?

            L’important est-il de tout dire ou que les auditeurs emportent une ou deux idées qui nourriront leur semaine ? Pour les autres idées, il y aura d’autres dimanches…

            Si elles s’appuient sur des citations, celles-ci doivent être peu nombreuses. Car trop nombreuses elles apparaîtraient comme des arguments d’autorité et ce n’est pas cela que vos auditeurs attendent.

2° Utiliser des mots compréhensibles ou sinon explicités

            Un profond hiatus s’est établi entre la parole de l’Église et sa réception dans une société qui véhicule d’autres référentiels, notamment en Occident… (Elle) apparaît comme un langage codé, abstrait, technique, finalement réservé à un petit nombre d’initiés de plus en plus restreint. Bien des termes d’une grande densité théologique, hautement traditionnels, patinés par des siècles d’histoire (tels le salut, la grâce, Pâque) ne trouvent guère d’écho dans l’existence de nos contemporains [6].

            Certains mots ont changé de sens (la charité), d’autres nécessitent autant de connaissances que les mots « football » ou « tennis » (la rédemption), d’autres sont polysémiques et donc prêtent à confusion (l’enfer et les enfers). Ces mots-là, il faut d’abord les détecter. Puis, pour prévenir incompréhension ou ambiguïté, il faut soit les éviter, soit prendre le temps de les décoder. Comme une malle qu’il faut ouvrir pour savoir ce qu’elle contient, disait Pascal [7]. (Nous y reviendrons dans l’annexe V-4)

3° Structurer le plan

            Comment espérer qu’un cerveau s’approprie des idées enchaînées les unes derrière les autres sans plan précis ? Le fondu-enchainé est brillant et valorise l’orateur, mais les intelligences ne savent plus où on en est ! Il faut absolument le proscrire. Les parties du plan sont comparables aux étapes d’une ascension. Les pauses contemplatives du paysage et du chemin parcouru aident à repartir pour un nouvel effort vers un sommet annoncé et désiré.

            Après l’accroche, l’introduction doit annoncer le thème qui va être traité et le plan qui sera suivi. Comme les guides de montagne vantent les beautés d’une course pour décider les participants. Cette annonce permettra aux auditeurs de mieux vous suivre et de comprendre le chemin sur lequel vous souhaitez les emmener.

            Chaque partie doit être : 1° nettement séparée de la précédente par un court silence, 2° annoncée : « J’en ai fini avec mon premier point. Arrivons au deuxième…  » (Benoit XVI le faisait très souvent). « Nous avons vu… et maintenant nous allons voir que… » Ou bien « Voilà ce que disait Jésus… Voyons les réactions des disciples… » Cette clarté du plan stimule l’intérêt, facilite la compréhension et, nous le verrons, augmente la mise en mémoire.

            Enfin, la conclusion doit résumer les étapes parcourues et aboutir à une proposition claire : « Attention, je vais conclure… » Après avoir rappelé les étapes, elle répond à la question initiale : « S’il n’y avait qu’une chose à retenir, ce serait celle-ci… »

            Certes, un plan structuré exige plus de travail. Mais, facile pour moi = difficile pour les autres.

4° Remplacer certaines affirmations par des questions suivies d’un silence

            Nous avons vu au chapitre I-5, que si Jésus posait tant de questions, c’était pour faire réfléchir, qu’une idée importante peut être formulée de 4 manières différentes (affirmative-positive, affirmative-négative, interrogative-positive, interrogative-négative) et que celle qui fait le moins réfléchir est l’affirmative-positive. Or les auditeurs emporteront d’autant plus qu’ils auront réfléchi.

            Quelle différence y a-t-il entre une idée « dite » et une idée que vous amenez vos auditeurs à « fabriquer » ? Cette dernière a beaucoup plus de chances qu’ils la retiennent, se l’approprient et la mettent en application. « Où en sommes-nous vis-à-vis de ce thème ? Que signifie pour nous telle chose ? En quoi cela nous concerne-t-il ? »  Pour éviter que ce silence reste inutilisé ou qu’on croie que vous avez perdu le fil de votre pensée, chaque question/silence doit être soit annoncée (Je vous laisse un peu de temps pour y réfléchir), soit répétée d’une façon diversifiée.

            Dans la mesure du possible, au lieu de donner les réponses prédigérées, essayez de fournir à vos auditeurs les bons matériaux pour les construire.

5° Enfin expliquer tout ce qui est complexe

         Les catholiques, en général, connaissent si mal les fondements de notre foi : dogmes, doctrine, histoire de l’Église, ce qu’elle a apporté au monde ! Que peuvent-ils transmettre à leurs enfants ? Durant leur vie professionnelle ou relationnelle, devant les attitudes méprisantes ou hostiles, comment ne seraient-ils pas déstabilisés ? Ce n’est pas un hasard si la CEF a placé les homélies en première ligne de la catéchèse pour les éternels recommençants [8]. Comment n’en profiterait-on pas pour aborder aussi les thèmes difficiles et les sujets d’incompréhension [9] ?

            Qu’attendent les auditeurs, qu’on leur serve des banalités mille fois répétées ou des réponses à leurs questions ? Et pour celles-ci, des arguments d’autorité ou des explications claires, des argumentations nourries, des raisons cohérentes ?

            Notre objectif n’est-il pas d’aider les catholiques à comprendre, à aimer et à témoigner ? Les déçus de l’Église, à y revenir ? Les personnes en recherche, à découvrir l’actualité de l’Amour du Père ?

Comment convaincre les intelligences ?

  1. peu d’idées, énoncées et développées lentement,
  2. des mots usuels ou sinon explicités,
  3. un plan clair, annoncé et bien césuré,
  4. des questions plutôt que des affirmations,
  5. des explications bien argumentées.

III  –  Conquérir les Cœurs

        Par la parole, notre Seigneur s’est conquis le cœur des gens  (EG 136). Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas ! Aucun devoir lu, mot à mot, quelle que soit sa qualité, n’a jamais convaincu personne ! Alors comment faire passer ma propre conviction ? En montrant que j’y crois ! En parlant avec mes tripes ! De cœur à cœur [10] ! D’âme à âme ! L’authenticité crée la complicité. Chez certains elle transparaît naturellement ; chez la plupart d’entre nous, elle doit se travailler. Le « non-verbal » transmet souvent davantage que les paroles !

      Pour conquérir leurs cœurs, voici cinq suggestions que nous développerons au chapitre suivant.

1° Regardez-les tous dans les yeux pour que chacun se sente concerné. Pour ne pas lire constamment votre papier, nous vous recommandons soit de surligner au feutre jaune les passages importants, soit, mieux, de vous contenter d’inscrire ceux-ci sur un « carton-parachute ». Le format recommandé est celui d’une feuille A4, pliée horizontalement en trois, c’est-à-dire 9 x 21 centimètres. En effet elle tient aisément dans la main et ne gêne pas la gestuelle. Vous y reviendrez aisément si vous avez un instant d’hésitation.

2° Adaptez et modulez votre voix dans ses 7 composantes :

  • l’articulation, qui doit être maîtrisée pour que tous comprennent les mots et leur sens,
  • le débit qui doit être suffisamment lent et varié pour maintenir en haleine,
  • la force qui doit être ajustée et, elle-aussi, variée pour renforcer le texte,
  • le ton qui doit être celui de votre conversation habituelle, ni trop aigu, ni trop grave,
  • le timbre qui doit sonner vrai plutôt que sembler professoral ou pontifiant,
  • les intonations qui transmettent votre conviction,
  • les silences qui leur permettent de réfléchir.

3° Que votre attitude/ position du corps exprime votre conviction et votre joie.

4° Que votre gestuelle illustre votre propos.

5° Que votre visage transmettre la joie et soit adapté à vos paroles.

C’est ainsi que vous exprimerez que vous vivez ce que vous dites. Ce cœur à cœur est incompatible avec un texte lu.

Cinq armes pour toucher les cœurs

  1. vos regards
  2. les variations de votre voix
  3. votre attitude générale
  4. vos gestes
  5. les expressions de votre visage 

IV  –  Aider à Mémoriser

            À quoi servirait une homélie dont l’auditoire n’aurait rien retenu ? Ces explications des mystères de la foi et des règles de la vie chrétienne, suffit-il qu’elles aient été entendues d’une oreille distraite ? Ne doivent-elles pas labourer les cœurs, les esprits, les âmes et s’y incruster pour essaimer et produire des fruits ? Ce que tu as appris de moi… confie-le à des hommes fidèles qui seront, eux-mêmes, capables de l’enseigner à d’autres. (II Tim 1, 2).

          Pour éviter que votre homélie n’entraîne qu’une exaltation éphémère, nous vous suggérons cinq moyens. Ils n’ont rien d’extraordinaire puisqu’on les trouve dans toutes les formations en communication orale.

Cinq conditions aident les auditeurs à mettre en mémoire :   

  1. limiter le nombre d’idées et bien les développer,
  2. répéter tout 3 fois (introduction, étapes et conclusion),
  3. illustrer par des images fortes,
  4. bien marquer le plan par des pauses entre chaque partie,
  5. poser des questions suivies de silences.

1° Limitez-vous à peu d’idées mais bien développées

            Qui ne connaît l’improbable histoire du jeune prêtre récemment ordonné qui, ayant célébré une messe devant son évêque, lui aurait demandé : « Qu’en avez-vous pensé ? J’avais cinq idées »… « Quatre de trop ! » aurait interrompu celui-ci. En effet que retiendront mieux vos auditeurs, une avalanche d’idées non argumentées ou peu d’idées bien nourries ? Il est préférable de bien creuser une idée que d’aligner toute une série de concepts admirables que personne ne pourrait mémoriser.

            Qu’est-ce qui fait qu’une idée importante est parfois perçue comme un poncif ? Essentiellement le fait qu’elle ne soit pas nourrie par une explication et un argumentaire rigoureux.

            Nous reviendrons sur ce thème dans le chapitres II-5 sur le choix de votre objectif, cad de ce que vous espérez provoquer chez vos auditeurs.

2° Répétez les idées essentielles plusieurs fois

            Plus une idée forte est répétée, plus elle sera mémorisée. Mais pas n’importe comment : ce ne doit pas être du rabâchage. Il faut choisir entre trois possibilités : dans le plan, lors de son développement et tout au long du discours.

            La manière habituelle est la répétition dans le plan : annoncée dans l’introduction, l’idée est développée en profondeur dans l’étape spécifique et elle est rappelée dans la conclusion qui résume l’essentiel de ce qu’il faut retenir. Une autre possibilité est la répétition localisée : on en trouve un exemple dans une section de la deuxième lettre aux Corinthiens où saint Paul répète neuf fois le mot « consolation [11]« . À l’exception d’auditoires intellectuels qui jugeraient le procédé primaire, il ne faut pas en avoir peur. La troisième façon, est la répétition d’un mot à la manière des leitmotivs qui reviennent dans une symphonie, comme une sorte de refrain ou de réminiscence. Je me souviendrai toujours de la fin d’une messe de jeunes à qui le célébrant demanda de sortir en scandant les trois idées-forces : elles retentirent longtemps dans la nuit et il est probable qu’ils s’en souviennent toujours.

            La diversification des mots et les variations vocales permettront d’enrichir la vision des multiples facettes de cette pierre précieuse qu’est l’idée-force.

Trois sortes de répétition pour aider à mémoriser:

  • dans le plan (introduction, développement et conclusion),
  • lors du développement de l’idée,
  • au hasard du discours. 

3° Utilisez des images fortes

         Des amis m’ont dit combien ils avaient retenu certaines prédications grâce à la force d’une image ou d’un geste du prédicateur. Jésus les « racontait » : les oiseaux et les lys des champs, le figuier stérile, l’œil crevé et le trou d’une aiguille… D’autres fois il les exprimait par des actes/gestes : les pêches miraculeuses, le lavement des pieds…

            La justesse des images utilisées par le Pape François est une des raisons qui expliquent l’attention de ses auditeurs. Un des efforts les plus nécessaires est d’apprendre à utiliser des images dans la prédication, c’est-à-dire à parler avec des images. Parfois, on utilise des exemples pour rendre plus compréhensible quelque chose qu’on souhaite expliquer, mais ces exemples s’adressent souvent seulement au raisonnement ; les images, au contraire, aident à apprécier et à accepter le message qu’on veut transmettre. Une image attrayante fait que le message est ressenti comme quelque chose de familier, de proche, de possible, en lien avec sa propre vie. Une image adéquate peut porter à goûter le message que l’on désire transmettre, réveille un désir et motive la volonté dans la direction de l’Évangile. Une bonne homélie, comme me disait un vieux maître, doit contenir « une idée, un sentiment, une image. » (EG 157)

 4° Suivez un plan clair

            Les étapes annoncées et séparées par de courts silences facilitent la mémorisation. Un prédicateur très apprécié de ses paroissiens n’hésite pas à publier son plan dans la feuille hebdomadaire qu’il conseille de prendre avant l’homélie pour mieux suivre et retenir.

            La simplicité et la clarté sont deux choses différentes. Le langage peut être très simple, mais la prédication peut être peu claire. Elle peut devenir incompréhensible à cause de son désordre, par manque de logique, ou parce qu’elle traite en même temps différents thèmes. Par conséquent une autre tâche nécessaire est de faire en sorte que la prédication ait une unité thématique, un ordre clair et des liens entre les phrases, pour que les personnes puissent suivre facilement le prédicateur et recueillir la logique de ce qu’il dit. (EG 158)

 5° Intercalez une et, si possible, plusieurs questions-réponses

            Chaque fois que dans une homélie vous amenez vos auditeurs à réfléchir, à mettre leurs neurones en activité, là où ils sont habituellement passifs, vous leur facilitez non seulement la compréhension, mais aussi la mémorisation.

            Il a été démontré que la pédagogie active est incomparablement plus performante que l’enseignement passif. À votre avis, pourquoi Jésus a-t-il tant utilisé les paraboles ? (chapitre I-5). 

V  –  Activer pour ouvrir à un Agir chrétien

1° Pourquoi terminer par une activation ?

            La foi n’est pas une opinion mais une adhésion au Christ qui s’exprime par des actes. Montre-moi ta foi sans les œuvres… Quel apôtre n’a développé ce thème ? Ce n’est pas ceux qui me disent Seigneur, Seigneur, qui entreront dans le royaume des cieux mais ceux qui font la volonté de mon Père… La déchristianisation en Occident tient en partie à ce que trop de chrétiens se comportent en consommateurs de religion et n’ont pas compris qu’adhérer à Jésus-Christ, c’est s’engager à sa suite, sous une forme ou sous une autre. Un Père avait deux fils…

            Le prédicateur les y incite-t-il lorsqu’il se contente de dire : « Prions le Seigneur de nous accorder ceci ou cela ? » Serait-ce au Seigneur, seul, de faire des efforts ? Et les participants ? Comment les fidèles se sentiraient-ils engagés lorsque les homélies en restent à un niveau théorique ?

            En toute fin de votre homélie, après la conclusion, qu’est-ce qui bougera le plus vos auditeurs ?

– « Allez… À dimanche prochain ». Ou…

– « Voilà mes frères, ce que j’ai tiré à votre intention des textes d’aujourd’hui. Comment traduire cela dans nos vies ? Parmi les diverses façons possibles, je vous en propose une… Ce n’est qu’un modèle. Libre à vous d’en choisir une autre, l’important étant de ne pas rester des « figuiers stériles ».

2° Vers quoi orienter ces « activations » ?

            Schématiquement, on peut activer l’âme, l’intelligence ou le cœur. Cette classification (critiquable comme toutes) a l’intérêt de montrer la diversité des « activations » proposables.

  • L’âme : la prière sous toutes ses formes, l’invitation à une retraite, à un pèlerinage, etc.
  • L’intelligence : l’approfondissement de la foi. De la sous-formation des catholiques occidentaux résulte la fragilité de leur foi et leur incapacité à répondre aux critiques/ricanements ou à témoigner sans rougir tant auprès des enfants que dans les milieux côtoyés quotidiennement. Des cycles de conférences peuvent être conseillés mais leur impact est souvent limité par la passivité où les conférenciers maintiennent les auditeurs[12]. On peut aussi orienter vers des formations plus interactives comme les parcours Alpha (sur la foi) ou Zachée (sur la doctrine sociale de l’Église), ou pour les personnes géographiquement isolées, un MOOC comme ceux proposés par le Collège des Bernardins. Comme nos papes, nous pouvons inviter à la lecture individuelle ou familiale du Nouveau Testament [13], d’une encyclique ou de livres choisis, source d’une appropriation personnelle plus enracinante et davantage communicable. L’activation de l’âme et de l’intelligence peuvent s’associer dans la lectio divina.
  • Le cœur : des attitudes ou des engagements.

– Les attitudes concernent les regards portés sur soi-même, sur la société, sur l’Église… Elles découlent des paraboles du jugement dernier, du bon samaritain et du riche voisin du pauvre Lazare. Elles s’appliquent à la maison, dans la rue, au travail, partout.

– Les engagements peuvent concerner la vie civile, la vie politique, les actions caritatives, l’aide à la paroisse…

            Attitudes et engagements concernent aussi l’annonce de l’Evangile [14].

            « Voilà, mes amis, le Christ nous demande de nous engager… À vous de choisir en fonction de vos capacités et des besoins que vous percevrez. Quels que soient vos Talents, ne les enfouissez pas… »

3° Comment éviter de paraître moralisateur ?

            Difficulté majeure ! Trois réponses :

D’abord s’incorporer dans les destinataires en utilisant le NOUS plutôt que le VOUS. Je crois que nous devrions nous adresser au monde de manière différente… Plus simplement, avec plus de respect, plus pauvrement même. Sans renier ce que nous croyons mais sans faire la leçon… En nous approchant du monde, comme on s’approche d’un grand souffrant. En acceptant de nous montrer souffrant nous-mêmes [15].

Ensuite, toujours présenter positivement. Comme le médecin, s’il veut être suivi lorsqu’il demande un effort, doit le présenter comme source d’une meilleure qualité de vie [16]. Non pas comme une obligation que certains rejetteraient par soif de liberté, mais telle une nécessité, comme manger et boire, un moyen indispensable pour mieux vivre.

Bien présenter ces suggestions comme des modèles… L’important pour chacun de nous, c’est de porter des fruits, selon les urgences que nous percevons et selon nos capacités.

 4° Comment les choisir ?

            D’abord en écoutant votre peuple. Le prédicateur doit aussi se mettre à l’écoute du peuple, pour découvrir ce que les fidèles ont besoin de s’entendre dire. Un prédicateur est un contemplatif de la Parole et aussi un contemplatif du peuple. (EG 154)

            Ensuite en les variant de dimanche en dimanche !

[1] Message des Evêques  au terme du Synode Sur la Parole de Dieu (Rome 2008).

[2] On en trouvera des exemples dans Jean-Baptiste Arnaud – « Selon ta Parole – La prédication de Jean-Marie Lustiger »- Parole et Silence, Paris, 2016, (pages 94, 377 et 403).

[3] « Que le prédicateur explique les textes « scandaleux » aux membres de l’assemblée, les laissant ensuite s’expliquer avec Dieu et sa Parole. Tant mieux si de temps en temps les homélies choquent les fidèles, pas au sens de « les faire chuter » (cf. Mt 18,6-7), mais dans la perspective qu’elles renvoient au Mystère qui nous déborde et nous bouscule. » F.X. Amherdt, Revue des sciences religieuses 82 n° 4 (2008)

[4] Miguel Fostorino dans ZENIT, édition française, le 30 août 2018. Il cite Joseph Ratzinger qui écrivait, dans son œuvre « Introduction au christianisme »  paru en 1969 : « N’essayons pas de le cacher ; aujourd’hui nous sommes tentés de dire que l’Église n’est ni sainte, ni catholique… L’histoire de l’Église est remplie d’humains corrompus…. »

[5] Un prêtre assassiné tous les 9 jours au premier semestre 2018. Lire aussi les rapports annuels de l’AED.

[6] Jean Rigal – L’Église confrontée aux nouvelles cultures – La Croix, 3 janvier 2009

[7] Blaise Pascal – Pensées, 20

[8] Texte National d’Orientation pour la Catéchèse en France, CEF 2006.

[9] Mais attention à ne pas faire fi des connaissances historiques actuelles, notamment en matière d’Ancien Testament. Voir l’annexe V-3.

[10] Devise du cardinal Newman

[11] II Cor 1, 3-7

[12] Jésus et Socrate marchaient avec leurs disciples. Hélas, les latins ont inventé la salle de classe !

[13]  VD 86.

[14] Benoît XVI, lors du Congrès Ecclésial du diocèse de Rome sur le thème « Appartenance ecclésiale et Coresponsabilité pastorale » (mai 2009), a redit : « Il existe encore une tendance à identifier unilatéralement l’Église avec la hiérarchie, en oubliant la responsabilité commune, la mission commune du peuple de Dieu… Le mandat d’évangéliser ne concerne pas seulement certains, mais tous les baptisés… Il est nécessaire d’améliorer l’organisation pastorale afin que, dans le respect des vocations et des rôles des consacrés et des laïcs, on encourage graduellement la coresponsabilité de l’ensemble de tous les membres du Peuple de Dieu… Cela exige un changement de mentalité… » (Source : Zenit)

[15] Confession d’un cardinal – Lattès 2007, fiction d’Olivier Le Gendre.

[16] Mgr Albert Rouet – J’aimerais vous dire – Bayard 2009. Relire aussi EG 159

*     *     *     *     *

 

Un objectif précis et adapté

Extraits de « Homélies et Prises de Parole Publiques – 30 Exercices pour se Perfectionner » (Chapitre II, 5) 

            Lorsque vous marchez, c’est pour aller quelque part. Et si vous marchez seulement pour marcher, vous avez au moins l’objectif de revenir ensuite chez vous. Chaque fois que nous faisons quelque chose, nous avons un objectif. Un objectif bien défini est à moitié atteint [2]. En effet, le choix de l’objectif répond à une analyse de problème(s) à résoudre et implique : choix des moyens et mise au point d’évaluations pour atteindre le résultat escompté [3]. À l’inverse, l’absence d’objectifs conduit à n’importe quoi. Cela fut théorisé dans le domaine de l’éducation, dans les années 60, par Franck Mager : Si tu ne sais pas où tu vas, tu risques de te retrouver ailleurs et de ne pas savoir où [4].

            L’introduction de la gestion par objectifs dans les entreprises, aux États-Unis, au milieu du XXème siècle, en révolutionna l’organisation par l’optimisation de la production en fonction du marché et la réalisation périodique d’évaluations quantitatives et qualitatives pour ajuster les objectifs. Ce qu’on a appelé « cercle de qualité » était plutôt une spirale ascendante. Au cours de la décennie suivante, les objectifs s’étendirent à l’enseignement, notamment grâce à R.F. Mager, et là aussi ils eurent un impact profond. Auparavant, trop de formations ne tenaient pas suffisamment compte du niveau des étudiants, de leur capacité à comprendre et surtout de leurs besoins.

            Dans le monde de l’éducation, bien des gens eurent du mal à comprendre de quoi il s’agissait. Ils mélangeaient trois concepts différents, le thème, l’objectif et les messages. Il y a bien longtemps, notre ancêtre chassait l’ours avec ses javelots. Le thème étant la chasse à l’ours, son objectif premier était de manger l’ours, l’objectif second étant celui de ne pas être mangé par lui. Il disposait de plusieurs javelots : inutile d’en emporter davantage car, s’il n’avait pas tué l’ours avec les trois premiers, celui-ci soit s’enfuyait, soit mangeait notre ancêtre.

            Prenons un exemple plus actuel. Professeur en chirurgie vasculaire, j’avais à gérer dans mon service 6 niveaux de formation : les infirmières, les étudiants qui débutaient, les internes qui commençaient à opérer sous contrôle, les chefs de clinique, les angiologues qui font les diagnostics, les chirurgiens en formation continue. Lorsque j’enseignais « les artériopathies oblitérantes des membres inférieurs » (maladie qui bouche les artères et provoque une douleur à la marche, puis des gangrènes), le thème était « les artérites », mais les messages étaient bien différents suivant le niveau de formation, parce que les objectifs différaient : les infirmières devaient apprendre les soins ; les étudiants, les grandes lignes de cette maladie et de leurs traitements ; les internes, les indications thérapeutiques et les opérations ; les angiologues, les techniques de diagnostic et les chirurgiens en formation continue, les derniers perfectionnements.

            Venons-en aux homélies, en prenant pour thème « la prédication de saint Jean-Baptiste » (Luc, 3). Il a un objectif précis : convertissez-vous. Et il envoie trois messages : au peuple, partagez vêtements et nourriture ; aux publicains, n’exigez rien qui dépasse vos consignes, aux soldats, ne commettez ni exactions ni rapines. Inutile d’ajouter d’autres messages, tout le monde a compris. Nous avons là réunis, le thème, l’objectif et trois messages.

         En résumé, l’objectif, c’est le changement que l’orateur espère obtenir (transmettre) chez ses auditeurs. Un objectif précis s’écrit en moins d’une ligne. S’il est plus long, c’est qu’il est imprécis. Or un objectif n’est performant que s’il est correctement défini. Chaque dimanche, à partir d’un thème puisé dans les textes du lectionnaire, le prédicateur peut choisir un objectif de transmission qu’il va développer en envoyant deux ou trois messages bien nourris.

I  –  Les objectifs, à quoi ça sert ?

           Peut-on prêcher sans objectif ? Certes ! Mais comme la plupart des thèmes peuvent ouvrir à plusieurs objectifs, le risque est grand, en parlant de tous, de n’en développer aucun. Si on comprend aisément l’intérêt d’une meilleure gestion dans les entreprises, et celui d’un enseignement plus ajusté aux besoins des étudiants, quels sont les avantages dans les homélies ? Il y en a quatre : deux pour l’orateur, deux pour les auditeurs. Chacun y gagne.

  • Le prédicateur y gagne en facilité de préparation et de prononciation

            La préparation devient plus facile. L’objectif est un fil rouge que le prédicateur peut suivre comme l’aviateur son GPS. Tout ce qui ne lui est pas franchement relié doit être laissé de côté pour les prochaines fois. En revanche, tout ce qui répond à l’objectif doit être parfaitement développé. Lorsque l’objectif est bien choisi, la construction de l’homélie devient naturelle. Tous ceux qui ont commencé à préparer avec un objectif précis disent qu’après une première étape plus difficile du fait des changements d’habitudes, ils ont ensuite économisé du temps.

            Le « dire », lui aussi, devient plus facile. Alors qu’auparavant, le prédicateur ne pouvait se passer de son papier, il peut désormais le lâcher : s’il se perd, il reviendra aisément à son fil rouge. Habité par son objectif, il lui suffit d’un carton/parachute sur lequel il a noté les éléments essentiels (accroche, introduction, étapes, conclusion, activation) et les indications d’expression orale. Adieu, la crainte des trous de mémoire… S’il s’égare, il est assuré de retrouver son chemin. Peut-être dira-t-il autre chose que ce qu’il avait préparé, peut-être en omettra-t-il beaucoup, mais son objectif sera atteint. Il gagne donc en assurance.

  • Les auditeurs y gagnent en intérêt et en bagage emporté

            L’intérêt est stimulé par un objectif précis et différent de ceux des homélies précédentes. Comment s’intéresser à ce qu’on a déjà cent fois entendu ? Quand on a le privilège de s’adresser chaque semaine à des fidèles qui ne demandent qu’à entendre des messages utiles pour mener leur vie, il est regrettable de gâcher ce rendez-vous en répétant sans cesse les mêmes banalités sur les textes sacrés… [5] Mgr Lustiger ajoute : Ces phrases nous les avons tellement entendues que parfois nous ne les écoutons même plus [6]. L’objectif permet de faire découvrir, chaque fois, des aspects nouveaux et de donner envie de déguster chaque détail des évangiles.

             La compréhension et la mise en mémoire sont facilitées. Même si le prédicateur fait des digressions, les auditeurs repartiront avec l’objectif. Et en plus, ils auront reçu des modèles d’application pratique. Encore faut-il que l’objectif choisi réponde à leurs besoins.

            Si l’homélie, en plus de son rôle liturgique, a un rôle catéchétique pour les éternels recommençants et pour les personnes en recherche, peut-on se passer d’un objectif précis ? Certes, d’une simple paraphrase ou d’une méditation sans objectif ni plan, certains retiendront une idée ici ou là. Mais par rapport au double objectif de préparation de la liturgie eucharistique et d’éducation du peuple de Dieu, est-ce suffisant ? Non ! Quand à ceux qui confondent inspiration par l’Esprit et improvisation, ils méconnaissent que l’improvisation se prépare soigneusement, pour ne pas sombrer dans le bavardage. L’improvisation est la solution spontanée d’un problème longuement médité [7]. 

II  –  Trois catégories : connaissances, compétences et comportements.

            Si l’objectif est le changement que le prédicateur souhaite entraîner chez ses auditeurs, ce changement peut concerner leur « savoir », ou leur « savoir-faire », ou leur « vouloir être ». On distingue donc habituellement trois sortes d’objectifs :

1° les objectifs de connaissances : « ce que je veux qu’ils sachent ». Cela sous-entend qu’ils auront suffisamment compris pour alimenter leur foi et être capables de transmettre à leurs enfants, à leurs amis et dans leur environnement professionnel. En voici des exemples :

  • La vie de Jésus-Christ,
  • Les commandements et leur sens,
  • Les sacrements,
  • L’histoire de l’Église, des Pères de l’Église et des Saints qu’elle nous propose comme modèles. Ses erreurs et ses repentances. Ce qu’elle a apporté au monde,
  • Les grands choix de l’Église dans les domaines de la vie individuelle et de la société,
  • La composition de la Bible, la place respective des auteurs successifs et de l’Esprit,
  • Les différentes sortes de prière (action de grâce, merci, demande, pardon),
  • Les sources de formation chrétienne : écrits, conférences, sessions, sites internet…

2° les objectifs de compétences : « ce que je veux qu’ils sachent faire ». Exemples :

  • Prier… Avec les mots du Christ, avec ceux de l’Église, avec les miens, et sans mots,
  • Se confesser, (examen de ma vie, regret, aveu à un prêtre, engagement, pénitence),
  • Parler à un pauvre (aller vers lui malgré les barrières),
  • Donner sans humilier (en se mettant dans la peau de celui qui reçoit),
  • Concilier dans l’éducation la transmission et l’éclosion de la personnalité,
  • Parler aux adolescents (les écouter, les guider et les aider à se construire),
  • Conseiller une relation en difficulté (sans l’humilier ni l’offenser),
  • Proposer Jésus en milieu railleur (avec des mots adaptés, sans crainte ni supériorité),
  • Donner une image positive de l’Église, corps mystique du Christ.

3° les objectifs de comportement : « ce que je veux qu’ils aient envie de faire ».   Exemples :

  • Prier dans toutes les occasions quotidiennes,
  • Se laisser guider par l’Esprit Saint dans les décisions importantes,
  • Chercher à susciter des vocations,
  • Lire tous les jours le Nouveau Testament en continu pour mieux connaître Jésus,
  • Se former,
  • Découvrir tout ce que Dieu nous donne et l’en remercier, y compris dans les épreuves,
  • Regarder les autres comme des frères susceptibles de nous enrichir,
  • Pardonner,
  • Proposer Jésus en toutes occasions, sans timidité et sans faire sécréter d’anticorps,
  • S’engager dans les actions caritatives,
  • Dénicher les détresses physiques et morales cachées,
  • Lutter pour la paix et la justice,
  • Dans les situations difficiles, garder confiance en notre Père…

            De prime abord, cette catégorisation des objectifs peut apparaître comme une complication supplémentaire, alors qu’elle est une aide. Si dans toute homélie, il y aura un peu de chaque « C », on ne peut pas, en huit minutes, tout traiter correctement. Il est donc utile que l’objectif de chaque homélie dominicale privilégie un axe précis : transmission de savoir, de savoir-faire ou de savoir-être. Le reste sera traité une autre fois. 

III  –  Pourquoi varier les objectifs chaque dimanche ?

              Au moins deux raisons. L’homélie représente pour beaucoup l’unique occasion d’entendre parler de Dieu, de Jésus-Christ et de l’Église. Tel fut en 2008, le premier constat des Evêques réunis pour le Synode sur la Parole de Dieu dans la vie de l’Église. Un calcul simple montre que 52 dimanches × 8 minutes = sept heures d’enseignement par an. Or l’absence de réflexion sur les objectifs conduit souvent à se laisser entraîner sur la première piste au risque que ce soit la même que les dimanches précédents. Quand il y a tant à transmettre, serait-il pertinent de gâcher ce temps en répétant inconsidérément les mêmes choses ? La sensation du « déjà entendu » n’est certainement pas le meilleur moyen de susciter une écoute attentive chez un auditoire qui vient pour être nourri. Serait-il cohérent de gâcher de telles occasions ?

            À la suite du concile Vatican II, les sermons portant sur des grands thèmes généraux ont cédé la place aux homélies davantage centrées sur la filiation de la Parole entre Ancien et Nouveau Testament. À première vue, on pourrait regretter que nombre de thèmes importants pour la vie chrétienne personnelle ou sociétale soient désormais impossibles à traiter au cours des homélies. Ce serait ignorer l’extrême richesse des textes. Lors d’ateliers de perfectionnement de la Parole, chaque fois qu’on a demandé à trois prêtres de déterminer à partir des textes d’un dimanche précis, des objectifs possibles de chacun des 3 « C », ils en ont trouvé plus d’une douzaine en une demi-heure (on en trouvera un exemple dans l’annexe V-5). En fait, tous les thèmes peuvent trouver « lectionnaire à leur pied », un dimanche ou un autre[8].

              Le fait de varier les objectifs de dimanche en dimanche a donc deux avantages : celui de susciter l’intérêt (« Dimanche dernier, notre objectif était de… Aujourd’hui, abordons un nouvel objectif… ») et celui d’utiliser au mieux ce peu de temps disponible pour compléter la formation des catholiques. Il serait donc souhaitable que périodiquement, les prêtres d’une même paroisse se mettent d’accord sur une liste d’objectifs prioritaires et sur le choix des dimanches où ils seront traités. Je connais un doyenné de campagne où plusieurs prêtres très éloignés les uns des autres, se réunissent téléphoniquement chaque semaine pour dresser une telle liste.

L’objectif d’un prêche (ou d’un exposé)…

  • – est ce que je veux transmettre à mes auditeurs,
  • – concerne leurs connaissances, ou compétences, ou comportements,
  • – doit être varié de dimanche en dimanche,
  • – est le fil rouge de l’homélie,
  • – facilite le travail de l’orateur et des auditeurs,
  • – tient sur une seule ligne,
  • – doit être choisi à partir des textes et des besoins des auditeurs,
  • – nécessite d’avoir préalablement dressé la liste des possibles.

                      Certains prêtres disent préférer en rester à leur inspiration du moment. Ce privilège est-il plus important que la rationalisation de la formation de leurs auditeurs ?  

IV  –  Comment choisir un objectif pour un dimanche précis ?

             Schématiquement, il faut tenir compte de trois éléments : les nombreuses possibilités offertes par les textes du lectionnaire (encore qu’il soit licite de s’en décrocher de temps en temps), ce qui a été traité ou le sera les dimanches suivants, et les attentes et besoins des auditeurs. Peuvent aussi intervenir des « priorités » provoquées par les événements ou par une directive du Saint-Père ou des évêques.

              Le prédicateur doit aussi se mettre à l’écoute du peuple, pour découvrir ce que les fidèles ont besoin de s’entendre dire. Un prédicateur est un contemplatif de la Parole et aussi un contemplatif du peuple. De cette façon, il découvre les aspirations, les richesses et limites, les façons de prier, d’aimer, de considérer la vie et le monde qui marquent tel ou tel ensemble humain, prenant en considération « le peuple concret avec ses signes et ses symboles et répondant aux questions qu’il pose ». Il s’agit de relier le message du texte biblique à une situation humaine, à quelque chose qu’ils vivent, à une expérience qui a besoin de la lumière de la Parole. Cette préoccupation ne répond pas à une attitude opportuniste ou diplomatique, mais elle est profondément religieuse et pastorale. Au fond, il y a une « sensibilité spirituelle pour lire dans les événements le message de Dieu » et cela est beaucoup plus que trouver quelque chose d’intéressant à dire. Ce que l’on cherche à découvrir est « ce que le Seigneur a à dire dans cette circonstance ». Donc la préparation de la prédication se transforme en un exercice de discernement évangélique, dans lequel on cherche à reconnaître – à la lumière de l’Esprit – un appel que Dieu fait retentir dans la situation historique elle-même ; aussi, en elle et par elle, Dieu appelle le croyant. (EG 154)

              En pratique, comment déterminer les besoins de l’auditoire ? Voici dix pistes parmi d’autres. [………..]

            Tout cela rejoint la proposition 15 des Evêques à la fin du Synode sur la Parole de Dieu ? Il faut que les prédicateurs (…) se préparent dans la prière pour qu’ils prêchent avec conviction et passion. Ils doivent se poser trois questions : Que disent les lectures proclamées ? Que me disent-elles à moi personnellement ? Que dois-je dire à la communauté, en tenant compte de sa situation concrète ?

[1] Mt 28,19

[2] Abraham Lincoln.

[3] Lc 14,28

[4] Robert Franck Mager, psychologue américain spécialisé en pédagogie, auteur de (traduits de l’anglais) « Vers une définition des objectifs dans l’enseignement », Paris, Gauthier-Villars, 1971, réédité sous le titre « Comment définir les objectifs pédagogiques », Dunod 2005 et de « Pour éveiller le désir d’apprendre », Paris, Gauthier-Villars, 1971, réédité Dunod 2005.

[5] François Fillon – Faire, Albin Michel, 2015 – Cet auteur catholique pratiquant y voit un des motifs du désintérêt pour l’Église :  » Les causes de ce phénomène historique majeur sont lointaines, profondes et complexes, mais je ne peux m’empêcher de penser qu’il a été accéléré par un certain infantilisme dont le souvenir m’est pénible et qui ne pouvait plus trouver d’audience dans une époque où les individus aspiraient à autre chose qu’à tenir humblement leur place dans un monde immuable. » (P. 165)

[6] Jean-Baptiste Arnaud – Selon ta Parole – La prédication de Jean Marie Lustiger, Parole et Silence, Paris, 2016, (citation Page 57)

[7] F.X. Amherdt – L’art de la prédication – Réflexions et suggestions pour une proposition de foi homilétique – Revue des sciences religieuses 82 n° 4 (2008)

[8] Mgr Eterovic, le Secrétaire du Synode sur la Parole de Dieu dans la vie de l’Église en 2008, s’est plaint à moi que certains thèmes ne trouvaient pas de place dans les homélies. Il prit comme exemple, le credo. Or le dimanche précédent, l’Évangile portait sur la demande des apôtres : « Augmente en nous la foi. » Peut-on imaginer meilleure occasion ?

*     *     *     *     *

Fiches techniques à votre disposition

N’hésitez pas à les copier et à les consulter fréquemment

FT 1 – Les outils ACCMA

A : Accrocher : Trois principaux moyens :

  • question suivie d’un silence annoncé ou de la répétition de la question
  • anecdote tirée de l’actualité ou de rencontres récentes
  • plaisanterie

C1 : Convaincre l’intelligence : Cinq conditions à retenir :

  • pas trop d’idées et lentement
  • des mots compréhensibles ou sinon explicités
  • un plan bien structuré
  • des questions suivies de silences
  • tout ce qui est complexe est explicité

C2 : Convaincre le cœur : Cinq moyens :

  • ma posture
  • mes regards
  • mes variations vocales et mes silences
  • ma gestuelle
  • mes expressions du visage

M : Mémoriser :   Cinq conditions à respecter :

  • un objectif précis et pas trop d’idées
  • tout est répété trois fois
  • si possible des images fortes
  • un plan clair avec des pauses entre les différentes parties (pas de fondu-enchaîné)
  • des questions suivies de silences au lieu d’affirmations (pour les faire réfléchir).

A : Activer : Trois types d’action concrète pour la semaine qui vient :

  • pour l’âme (prière, méditation)
  • pour l’intelligence (formation continue : lire une épître, un livre, s’inscrire à une formation…)
  • pour le cœur (un agir chrétien vis à vis des autres, des attitudes ou des engagements).

*    *    *    *    *

FT 2 – La méthode de préparation en  5 temps

1° La Méditation (Ruminatio & Oratio & Contemplatio)…

  • Qu’ont voulu dire les auteurs dans leurs contextes historiques et pourquoi ?
  • Qu’est-ce que ces textes me disent aujourd’hui ?
  • Qu’est-ce qui peut être utile à mon (mes) auditeurs (s) ?

2° Le choix d’un Objectif

  • Dans un plan d’éducation continu en pensant notamment aux jeunes, aux personnes en recherche  et aux déçus par l’Eglise.
  • Je choisis entre 3 C : les connaissances (ce que je veux qu’ils sachent), les compétences (ce que je veux qu’ils sachent faire) et les comportements (ce que je veux qu’ils aient envie de faire).
  • Mais je varierai de fois en fois. Pourquoi pas…après en avoir discuté avec mes collaborateurs, y compris des laïcs ?
  • Et je l’annoncerai : « Dimanche dernier notre objectif était… Aujourd’hui, faisons un pas de plus. »

3° L’écriture du carton parachute  (9 x 21 cm)

  • L’accroche puis l’introduction qui annonce l’objectif et les étapes (les parties successives).
  • Les idées principales de chaque partie et, entre elles, des traits appuyés qui se traduiront par des petits silences et l’annonce des changements d’étapes… pour que l’auditoire suive.
  • La conclusion : « Voilà quel était notre objectif et les étapes que nous avons parcourues… Concluons… »
  • Enfin des propositions d’actions concrètes pour la semaine qui soient des modèles…

4° La vérification d’ACCMA (et si besoin, je complète)

  • Quelle accroche ?
  • Quels éléments pour convaincre l’intelligence ?
  • Quels éléments pour convaincre le cœur ?
  • Qu’ai-je prévu pour qu’ils mémorisent ?
  • Quelle action concrète vais-je proposer pour qu’on n’en reste pas au théorique ? 

5° La réflexion sur l’expression orale (j’ajoute des signes)

  • ­↑ pour élever la voix,  ↓ pour baisser la voix,
  • II pour un court silence,  pour un long silence
  • (•) pour ne pas oublier de les regarder à un moment choisi.

Dès lors je répète un peu partout, dans les transports…

Et  je m’en remets à l’Esprit…

 

1 réflexion sur « La Technique »

  1. Bernard Minvielle 14/01/2019 — 08:24

    Un point à discuter ? L’auteur insiste sur la nécessité de définir son objectif au seuil de la préparation – qu’est-ce que je souhaite produire dans l’auditoire ? – et il énumère trois types d’objectifs : les 3 C (connaissances / compétences / comportements). C’est vraiment fécond ; en même temps, il faut sans doute élargir la perspective. Exemple : la parole de consolation ou d’exhortation. Dans le premier cas, on pourra dire que cela relève de la connaissance ; dans le second, des comportements. Oui et non. L’objectif principal dans l’un et l’autre de ces deux cas, est d’obtenir une consolation (ou plutôt d’aider la Parole à produire tout son effet consolateur) plutôt que d’apprendre des choses nouvelles à l’assemblée, ou, pour le second cas, de faire sauter les verrous qui empêchent en amont, toute évolution des comportements.
    Ce propos ne retire rien à la nécessité de se donner un objectif clair autour duquel construire l’homélie.

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